midterm-elections 2014

Avec plus de quinze sièges gagnés à la chambre et sept au Sénat, les Républicains ont rencontré un succès « historique » au scrutin du 4 novembre. Parmi les vainqueurs de cette élection, deux sont d’ailleurs véritablement entrés dans l’histoire. Il s’agit de Mia Love et de Tim Scott. Tous deux appartiennent à la communauté noire.

Elue de l’Utah à la Chambre des Représentants, Mia Love est devenue la première femme noire à entrer à la chambre basse sous l’étiquette du parti républicain. Jusqu’alors toutes les femmes noires élues au Congrès avaient appartenu au parti démocrate.

Elu sénateur de Caroline du sud, Tim Scott est devenu le premier sénateur républicain noir de cet Etat depuis la « reconstruction ». Un fait d’autant plus important que Scott est un sympathisant du Tea Party, l’aile la plus conservatrice du parti.

Mia Love wins in Utah

Tim Scott

Ces deux succès électoraux illustrent une évolution lente mais nette de l’électorat américain. Huit ans après l’élection du premier président noir, il est désormais clair que l’électorat blanc, qu’il soit de tendance progressive ou conservatrice, n’a plus de scrupules à transgresser la « color line », c’est-à-dire l’appartenance raciale, et à voter pour un candidat noir. Mais il apparait en même temps que l’électorat noir ne se tourne plus automatiquement vers le parti et les candidats démocrates, comme c’était le cas depuis le vote de la loi sur les droits civiques en 1964.

Retour sur ces victoires et cette évolution historiques.

Mia Love a 39 ans. Elle est d’origine haïtienne et de religion Mormon. Elle habite l’Utah et est depuis des années l’une des membres les plus actives du parti républicain dans sa région. En 2012 elle avait été battue sur le fil pour un siège de représentant. Cette fois elle a gagné. Elle devient donc la première femme républicaine à entrer à la Chambre des Représentants.

Cinquante ans après que la loi américaine a rétabli les noirs dans leurs droits légitimes. Une sorte de seconde émergence donc.

C’est le Civil Rights Act de 1964, (la « loi sur les droits civiques ») qui a permis aux Américains d’origine africaine de prendre pleinement part aux processus politiques et économiques de leur pays. Cette loi, préparée sous la présidence de John Kennedy mais votée après sa mort, fut le résultat de longues années de lutte contre la ségrégation et ce que les Américains appellent le « disenfranchisement », c’est-à-dire la privation, illégale mais bien réelle, des droits de cette minorité.

Grâce à cette loi les noirs ont pu à la fois voter librement et se faire élire librement. Et parce que cette loi avait été soutenue par le parti démocrate et votée par un Congrès en majorité démocrate le vote de la communauté noire est allé, quasi exclusivement, vers ce parti.

Ainsi dès 1968 une femme afro-américaine était élue au Congrès, en la personne de Shirley Chisholm, représentante de l’Etat de New York. Elle appartenait bien sûr au parti démocrate. Difficile de croire qu’il ait fallu quarante-six années supplémentaires aux Républicains pour parvenir au même résultat. Et pourtant… Ce délais illustre en fait combien les lignes de partage ont pu être figées et sembler immuables. La bonne nouvelle c’est que ces lignes de partage bougent désormais.


La communauté noire ne se reconnait plus exclusivement dans le parti démocrate.

Abraham Lincoln

Historiquement, les premiers élus issus de la communauté noire remontent à la période de la « reconstruction », c’est-à-dire, aux années qui ont immédiatement suivi la Guerre de Sécession (que les Américains appellent la « Guerre Civile »). Ces élus, dont le premier s’appelait Hiram Revels, appartenaient tous au parti républicain. En effet, c’est, le parti Républicain, le parti d’Abraham Lincoln, implanté dans les Etats du nord, qui a combattu durant la guerre de Sécession au nom de l’abolition de l’esclavage. A l’opposé, c’est le parti Démocrate d’alors, implanté dans les Etats du sud, qui s’est défendu pour préserver son système économique et social, qualifié de « particulier ». Ces élus étaient aussi exclusivement des hommes. Les femmes, à l’époque, n’ayant pas même encore acquis le droit de vote (cela viendra en 1920 avec le 19e amendement).

United_States_1864


Cette allégeance politique s’est inversée à partir des années 1950. Pour plusieurs raisons. Les vagues de migration successives des noirs, des Etats du sud vers ceux du nord et de l’ouest, tout au long de la première moitié du XXe siècle, ont vite convaincu les membres de cette communauté que les choses n’étaient pas plus faciles chez les « yankee » (le nord) que dans le « land of dixie » (le sud). Le racisme y prenait une forme différente mais il existait bel et bien.
En migrant, la communauté noire a progressivement intégré les rangs de l’industrie et de la classe ouvrière. Or à partir du New Deal de Franklin Roosevelt c’est le parti démocrate qui va devenir le défenseur des intérêts de cette classe sociale.

U

Pendant la seconde guerre mondiale, les noirs seront envoyés au front au même titre que les blancs, mais dans des régiments exclusivement noirs. L’armée américaine vivant encore sous le régime de la ségrégation. Comme les Etats du sud. A l’issue du conflit, les noirs demanderont à profiter des fruits de la nouvelle croissance au même titre que les blancs et les autres minorités. Ce combat deviendra le combat pour les Droits Civiques. Il sera soutenu par les Démocrates, notamment les présidents Kennedy et Johnson, et violemment combattu par les élites du sud, qui se détourneront du parti de l’âne pour se tourner vers le parti de l’éléphant. Inversement les noirs se détourneront du parti républicain pour se tourner vers le parti démocrate. De telle sorte que lorsque les noirs auront enfin un accès libre au système politique, ils voteront massivement, voir exclusivement, pour les candidats démocrates. Et c’est naturellement sous l’étiquette de ce parti que les noirs feront aussi carrière en politique. La communauté noire étant majoritairement pauvre, voire très pauvre, cette allégeance se justifiait aussi par une politique sociale des démocrates axée sur la redistribution des revenus et l’aide aux plus démunis, face à une politique républicaine vantant les opportunités économiques et des impôts réduits…

Kennedy & Johnson january 1963

Aujourd’hui encore les noirs acquis aux idées républicaines sont une minorité et font parfois figure d’exception. C’est le cas de Clarence Thomas, juge à la Cour suprême ; de Condoleezza Rice et Colin Powell, tous deux des Secrétaires d’Etat de George Bush ; d’Alan Keyes, plusieurs fois candidat à la nomination, ou d’Herman Cain, le businessman de Floride également candidat à la nomination, ou encore de Thomas Sewell, professeur à Stanford, qui fait figure de loup républicain solitaire perdu au milieu de la meute démocrate de la sphère universitaire.

Bush Rice

Au contraire, les leaders noirs acquis aux thèses démocrates sont légions, et certains n’hésitent pas à embrasser des causes encore plus radicales. C’est le cas du révérend Jesse Jackson, d’Al Sharpton ou encore de Henry Louis Gates Jr, le professeur d’Harvard. Comme ce fut le cas avant eux d'Andrew Young, ambassadeur à l’Onu du président Carter, de Thurgood Marshall, juge à la Cour Suprême, de la sénatrice Carol Moseley Braun ou d’un certain Barack Obama.

barackobama-jessejackson2

Or voici que ce mardi 4, en Caroline du sud, Tim Scott est devenu le premier sénateur républicain noir élu depuis près de cent quarante ans dans un ancien Etat de la Confédération (les onze Etats qui avaient fait sécession en 1861). Tim Scott a 49 ans. Il a été élu pour la première fois à la Chambre des Représentants en 2010 avant d’accéder au Sénat. Il est proche du Tea Party, l’aile radicale et anti-impôts du parti républicain. Il a d’ailleurs menacé d’engager une procédure de destitution (« impeachment ») contre le président Obama si celui-ci tentait d’élever le plafond de la dette américaine en contournant le Congrès. Il est aussi un partisan farouche de l’assimilation pour les immigrants, et de la défense de l’anglais comme langue officielle et unique des Etats-Unis. Enfin, il refuse de penser que la couleur de sa peau ait pu jouer un rôle dans son élection. D’ailleurs il a refusé de rejoindre le « black caucus » du Congrès c’est-à-dire le groupe des élus noirs.
Une telle démarche est à la fois saine et salutaire. La « race card », c’est-à-dire l’argument racial destiné à souder le soutien de sa communauté, est encore jouée par certains hommes politiques dans certaines régions des Etats-Unis. Mais les résultats du 4 novembre démontrent que le pays est peut-être prêt à s’en débarrasser. Comme d’un fardeau du passé.