Paris Marche Je suis Charlie

Ce lundi matin l’Amérique s’est réveillée avec un sentiment de « malaise ». Non pas à cause de l’ennui suscité par les Golden Globe Awards… Mais à cause de deux absences qui ont crevé l’écran, la veille dimanche, lors de l’impressionnante marche internationale sur les boulevards parisiens.

La première absence était celle d’un haut responsable américain. Ni le président Obama, ni le vice-président Joe Biden, ni le secrétaire d’Etat John Kerry, n’avaient fait le déplacement. Le ministre de la Justice (démissionnaire) Eric Holder était à Paris, mais pas à la manif ! C’est l’ambassadrice américaine, Jane Hartley, qui représentait son pays. En poste depuis seulement quatre mois elle est passée inaperçue.…

La seconde absence était celle du drapeau américain, la Bannière Etoilée, pourtant symbole de liberté et même de « libération », la dernière fois qu’il fut déployé dans la capitale française. Cedimanche, place de la République, parmi des milliers de drapeaux français et des dizaines de drapeaux étrangers, la bannière étoilée était introuvable…

Paris March je suis charlie american reaction

Dès dimanche soir, sur les chaines d’information américaines, chacun s’interrogeait sur les raisons de ces absences. Mépris ? Oubli ? Crainte d’un incident terroriste ? Lundi matin,  les couperets tombaient sous forme d’éditoriaux cinglants contre l’administration Obama, qui n’avait pas été à la hauteur d’un évènement historique. Le Daily News de New York allait jusqu’à accuser Washington « d’abandonner le monde ». Certes à New York, l’Empire State Building a été illuminé aux couleurs du drapeau français, mais les Américains, en voyant  à la télévision, les images de ces rangées de chefs d’Etat serrés bras dessus, bras dessous sur toute la largeur du Boulevard Voltaire (un nom connu même des Américains peu instruits et synonyme de liberté de pensée et de parole), n’ont pas compris qu’il n’y ait aucun représentant de leur pays parmi eux !

Paris March je suis charlie 2

Les explications possibles sont nombreuses. Je vais les détailler. Mais le symbole ultime est incontournable. L’Amérique d’Obama s’est détournée du monde. 

La première explication exonère Barack Obama. Elle provient des règles de sécurité. Un président américain ne sort jamais « à découvert » (c’est-à-dire à pied dans la rue) à moins que le quartier n’ait été précédemment passé au peigne fin par les services de sécurité américains. Les services français ont effectué cette tâche, mais cela ne pouvait satisfaire les règles de sécurité américaines. Dans un premier temps il est donc évident que les venues du  président Obama, ou du vice-président Biden, ont été rejetées par les services secrets. Mais quelqu’un d’autre aurait pu se substituer, comme Kerry, ou même l’ancien président Bill Clinton, toujours protégé mais pas de manière aussi drastique. Ce ne fut pas le cas.

Je suis charlie sign internatinal languages, bit not english

Parce que, et c’est la deuxième explication, la Maison Blanche n’a jamais pris la mesure de l’événement. Cette administration s’est, dans un premier temps, retirée de la scène internationale. Elle est désormais quasiment en « mode vacances » ! Dire qu’il y a du laisser-aller à la Maison Blanche, est être en dessous de la vérité. Le président se concentre sur ce qui l’intéresse et passe à côté du reste.
Washington a d'abord parfaitement réagi à l’attaque contre Charlie Hebdo. John Kerry, le secrétaire d’Etat,  y est allé de sa tirade en français pour célébrer la victoire éternelle de la liberté sur l’obscurantisme. Barack Obama a paraphé d’un « Vive la France » le livre de condoléances de l’ambassade française de Washington
Mais à partir de vendredi,  quand la traque des tueurs s’est achevée, Washington a décroché et n’a pas pris la mesure du moment historique qui se préparait en Europe. L’Amérique est redevenue instantanément insulaire. Barack Obama dans son intervention radiophonique hebdomadaire, diffusée chaque samedi matin,  a tout simplement omis de parler de la manifestation à venir à  Paris et a conclu sur « have a great week-end » (bon week-end !). Comme s’il s’agissait d’une banale semaine comme les autres… Comme si son intervention  n’avait pas été actualisée pour tenir compte des derniers événements…

Obama signing condoleances book at Fench Embassy

Un immense relâchement s’est emparé du président Barack Obama depuis les élections de mi-mandat, relâchement qui touche l’ensemble des personnels de la Maison Blanche. Depuis début novembre, le président est sur courant alternatif. Il est hyperactif sur les dossiers qui lui tiennent à cœur, (immigration, cuba, etc) et agit au mépris de toutes les règles du partage des pouvoirs, et il est absent sur tous les autres sujets.
Deux autres explications peuvent également être évoquées. Un, les Etats-Unis n’ont pas véritablement conscience du problème islamique en Europe et en France. Habitué au Communautarisme, ils n’ont pas conscience des tensions internes qui affectent la société française. Seuls quelques très rares spécialistes à Washington ont lu ou entendu parler d’Eric Zemmour ! Egalement habitués à la menace terroriste, les Américains ont vu dans les attaques contre Charlie Hebdo un attentat de plus, déplorable mais malheureusement pas isolé et donc ne nécessitant pas une réponse de l’ampleur à laquelle on a assisté dimanche. Cela participait d’une forme de banalisation du terrorisme, un mal moderne avec lequel il faut vivre…

John kerry after Charlie Hebdo Attack

Un mal qui explique aussi l’absence de drapeaux américains, place de la République. Conscients d’un « anti-américanisme» très présent en Europe, et surtout en France, les consulats américains recommandent à leurs ressortissants de se faire tout petits depuis le 11 septembre. Chaque attaque terroriste engendre son flot de mails de sécurité qui recommandent de ne pas parler anglais en public, de ne pas porter de signes identifiables comme américains, de surtout ne pas se faire remarquer, voire de ne pas sortir de chez soi…
Dimanche à Paris, les Etats-Unis se sont ainsi retrouvés dans le même camp que la Chine. Le camp des invisibles. Même la Russie était présente, via son ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov.
Une situation d’autant plus surprenante que Washington est en première ligne de la lutte contre le terrorisme islamique depuis 15 ans. Même si cette lutte a été menée de manière parfois maladroite, voire contre-productive.  Les Etats-Unis ont payé un prix humain sans équivalent dans ce combat…

Empire State Building dressed in French flag

Une situation d’autant plus surprenante aussi que la tuerie de Charlie Hebdo est apparue aux yeux de beaucoup comme le « 11 septembre français ». Le « Nous sommes Charlie » faisait d’ailleurs écho au « Nous sommes tous Américains » lancé par Jean Marie Colombani, l’éditorialiste du Monde, à l’époque. Après le 11 septembre 2001, Madrid fut frappé en 2003 et Londres en 2005. Mais Paris n’avait jamais été touché de cette façon, en son cœur physique, entre la République et la Bastille, et en son cœur  intellectuel, un journal satirique libertaire, qui plaçait la liberté d’expression au-dessus de toute considération…. Il aurait été logique que les Etats-Unis, pays de la liberté s’il en est,  soient représentés au sein des nations ayant décidé de défendre les valeurs démocratiques occidentales. D’autant que la communauté juive fut touchée par les attentats dans un second temps et que la France, comme les Etats-Unis, est une terre où la communauté juive a pu se sentir chez elle, plus qu’ailleurs.
Pourtant , alors même qu’étaient présent le PM britannique, David Cameron, la Chancelière allemande, Angela Merkel, le PM israélien Benyamin Netanyahu, le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ainsi que le roi Abdallah de Jordanie, et les chefs de gouvernement de l’Italie, de l’Espagne, de la Pologne, et une demi-douzaine de chefs d’Etats africains, dont Ibrahim Boubacar Keita, le président du Mali, où la France intervient depuis  2013, le représentant américain était absent à jamais sur la photo.

Paris March je suis charlie

Mais il y a plus. Si les Etats-Unis n’ont pas fait l’effort d’envoyer un émissaire de grande renommée, c’est qu’ils ne se sont pas sentis concernés. Et c’est ce qu’il y a de plus révélateur et de plus préoccupant dans cet « incident ». L’Amérique de Barack Obama a « décroché ». Après le retrait progressif de la scène internationale orchestré depuis 2008, on assiste à un repli  sur soi quasi naturel. Et cela alors même que Washington est à la tête d’une coalition internationale aussi bien contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie, que contre l’intervention russe en Ukraine.
Pour l’Europe, les conclusions sont limpides. Elle ne peut et ne doit compter que sur elle-même. Barack Obama vient de confirmer que son administration avait abdiqué le leadership du monde, là où les intérêts américains ne sont pas directement menacés ou touchés. Aussi choquante que fut la tuerie de Charlie Hebdo, ce fut un évènement tragique, mais « périphérique », c’est-à-dire ne menaçant pas directement la sécurité des Etats-Unis. 
L’absence de vision et de leadership en provenance de la Maison Blanche a explosé au visage de toute l’Amérique à l’occasion de la marche parisienne. C’est cela qui a choqué les Américains moyens. Pour la première fois ils ont découvert un monde dont ils étaient absents, assisté à une communion à laquelle ils ne participaient pas vraiment. 

Paris March je suis charlie 4

Ce sentiment n’avait pas été ressenti depuis la présidence de Jimmy Carter et la prise d’otage  à  l’ambassade américaine de Téhéran. L’échec de l’opération de sauvetage « Eagle Claw » avait alors  symbolisé l’incapacité de l’administration  à influer sur les évènements. Les images d’hélicoptères abandonnés à demi brûlés dans le désert, illustraient le naufrage de cette administration et l’incompétence de ses dirigeants. Aujourd’hui l’absence d’un dignitaire américain parmi les chefs d’Etats du monde civilisé, mobilisés contre le terrorisme islamique, symbolise la sortie du monde de l’Amérique. Barack Obama voulait faire des Etats-Unis  un pays plus « normal » (c’est-à-dire moins « hors norme »), il a fait bien pire, il en a fait un pays qui ne compte plus…

Paris March je suis charlie 5