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Qui, des républicains ou des démocrates, s’est senti le plus frustré par le discours sur l’Etat de l’Union du président Obama, le 20 janvier ? On peut se poser la question.

Les républicains, qui contrôlent désormais les deux chambres du Congrès, ont eu devant eux le même président arrogant, fier, inflexible et impérial, qu’ils ont affronté depuis 2009, avec, en plus, la légèreté d’esprit qui caractérise Obama depuis novembre. Ils savent qu’ils n’ont rien à attendre de lui et il le leur a répété : « toute loi qui proposerait de retirer aux familles leur assurance santé, ou de défaire les nouvelles règlementations imposées à Wall Street, ou de revenir sur la bataille de l’immigration, sera sanctionnée par mon véto, elle l’aura mérité. »

Les démocrates, par contre ont eu devant eux un Barack Obama auto-satisfait qui a présenté un bilan délibérément positif de son action,  et un programme d’autant plus ambitieux qu’il n’a aucune chance d’être adopté. Oubliées et balayées les deux  cuisantes défaites électorales subies par le parti démocrate en 2010 et 2014 (près d’une centaine de sièges perdus au Congrès). Comme si Barack Obama s’exonérait de toute responsabilité dans ces déroutes. Egoïstement content d’avoir, de son côté, gagné les deux derniers scrutins présidentiels…

Obama state of the union speech 2015

A l’arrivée, le discours du président a surtout souligné l’impasse qui caractérise la politique américaine, et la distance entre les deux camps. Car Obama, par ses prises de position tranchées, a voulu définir les lignes de bataille de la campagne présidentielle de 2016. En opposant sa propre vision, très progressiste, et les positions les plus conservatrices du parti républicain. Eliminant de fait, au passage, ses éléments plus modérés, dont aussi bien Jeb Bush que Mitt Romney, les deux candidats potentiels les plus en vue  aujourd’hui, sont porteurs.

 « Le président informera le Congrès, de temps à autre, de l'état de l'Union, et recommandera à son attention telles mesures qu'il estimera nécessaires et expédientes.» C’est l’article 2,  section 3,  de la Constitution des Etats-Unis. Une phrase qui justifie le discours que le président Obama a lu devant le Congrès, le  20 janvier, pour la sixième et avant dernière fois de sa présidence.
 Le discours sur l’Etat de l’Union est une tradition américaine qui remonte à 1790 et George Washington. Excepté le président Thomas Jefferson (1801-1809), qui jugeait la pratique trop monarchique (l’exercice lui rappelait le discours du trône prononcé par le souverain britannique) tous les présidents américains ont fidèlement rempli cette mission par un discours qui est devenu à la fois une allocution de politique générale et la célébration des réussites nationales.

Thomas JeffersonGeorge Washington

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traditionnellement, le discours sur l‘Etat de l’Union est un moment de rassemblement et de  culte patriotique.
Mais ce 20 janvier, l’exercice était délicat pour le président Obama. Pour la première fois, il devait s’exprimer devant un Congrès dominé par ses adversaires républicains. Pour la première fois aussi, il se présentait devant les élus sans échéance électorale, c’est à dire sans défi véritable à relever. Obama est sur la sortie. Habituellement, cette position affaiblit les présidents parce qu’elle les met hors circuit. Mais Barack Obama a retourné la situation à son avantage. La perspective de sa sortie prochaine l’a comme libéré. Et face à un Congrès désormais hostile il est résolu à ne faire aucune concession.

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C’est donc un président à la fois détendu et inflexible qui s’est présenté au Capitole, le 20 janvier. Un président étonnamment fier de ses accomplissements. Alors que pour nombre d’Américains la reprise économique est trop lente et trop faible, Barack Obama a égrené les statistiques positives: « L’ombre de la crise est passée et l’état de notre Union est fort…Avec une économie croissante, une industrie active, et une production d’énergie en plein boom, nous sommes sortis de la récession plus libre d’écrire une nouvelle page de notre avenir que n’importe quelle autre nation au monde… Au cours des cinq années écoulées nos entreprises ont crée onze millions d’emplois… L’Amérique est numéro un pour le gaz et le pétrole… L’Amérique est numéro un pour l’énergie éolienne… Nous avons réduit nos déficits des deux tiers et l’indice de la bourse a doublé… Depuis 2010 l’Amérique a remis plus de gens au travail que l’Europe, le Japon et toutes les économies avancées cumulées…»

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Fier de cette relance industrielle, le président a mis les républicains au défi de passer son programme, étiqueté du label « middle class economics » (une économie pour la classe moyenne).
« … ce qu’une économie pour la classe moyenne signifie… c’est d’aider les familles de la classe moyenne à  élever des enfants, à payer pour l’éducation, pour la santé, pour le logement, pour la retraite… Nous ne voulons pas simplement que tout le monde profite de la réussite de l’Amérique, nous voulons que tout le monde contribue à notre réussite…»
Parmi les annonces chocs de la soirée, la volonté de rendre les études en « community college » gratuites  (les «community colleges » sont des établissements d’études supérieures gérés par les communes, sans renommée, mais aux frais de scolarité très bas). Une « fausse bonne » idée qui illustre la vision d’une sociale démocratie à l’européenne entretenue par Barack Obama.

Les Etats-Unis sont face à un défi en matière d’éducation. Le prix des études en universités est devenu prohibitif. Les universités « privées », comme Harvard, Princeton, Stanford, ou d’autres, ont toujours été hors de prix, mais les élèves méritants y accédaient grâce à de nombreuses bourses d’études. Aujourd’hui les universités publiques d’Etat sont devenues aussi onéreuses que certaines universités privées et, étant ouvertes à tous, elles n’offrent pas les mêmes moyens de financement. Résultat, les Américains s’endettent pour étudier ou se rabattent sur un autre système. Or c’est l’accès  aux grandes universités publiques qui a engendré le boom économique et la mobilité sociale si formidables de l’après-guerre. La porte ouverte vers le fameux « American dream ». A l’heure où les révolutions technologiques imposent une formation universitaire, les Etats-Unis se doivent de trouver une voie  d’accès ouverte au plus grand nombre. Le succès des « community college » traduit l’existence d’une telle voie en même temps qu’il souligne l’apparition d’une éducation à deux vitesses, l’une pour les « riches », américains ou étrangers, l’autre pour tout le reste. Une régression sociale vécue comme un signe supplémentaire d’un certain déclin…

L’autre risque lié à la gratuité d’un tel système est de rendre les études en lycées encore plus médiocres  qu’elles ne le sont déjà. Car avec des « Community Colleges » gratuits, les lycées n’auront plus ni obligation ni pression pour préparer les jeunes à entrer en université. Ceux qui le souhaitent pourront passer par la case intermédiaire du « community college ». La scolarité s’en trouverait de fait rallongée de deux ans, et le niveau rabaissé un peu plus… .

Community colleges locatoins throughout the


En politique étrangère Obama est resté sur sa ligne directrice qu’il suit depuis son entrée à la Maison Blanche: prolongement de la lutte à distance contre le terrorisme islamique par le truchement de la technologie américaine (missiles ciblés et drones);  refus de l’engagement au sol, au-delà des forces spéciales au service d’actions secrètes de la CIA ; ouverture vers Cuba et vers l’Iran dans la perspective d’un accord sur le nucléaire ; pression internationale maintenue contre la Russie.

USA Cuba rapprochement


« Je crois à une forme plus intelligente de leadership pour l’Amérique. Nous sommes meilleur leader lorsque nous associons puissance militaire et diplomatie forte, lorsque nous utilisons notre puissance de pair avec le renforcement de coalitions… C’est exactement ce que nous faisons à l’heure actuelle…
« En Iraq et en Syrie, le leadership des États-Unis, y compris par nos forces militaires, bloque l’avance de l’État islamique. Au lieu d’être entraînés dans une autre guerre au sol au Moyen-Orient, nous sommes à la tête d’une vaste coalition, composée aussi de pays arabes, qui a pour but d’affaiblir et à terme de détruire ce groupe terroriste….
Deuxièmement, nous défendons le principe qui veut que les grandes nations ne peuvent opprimer les petites – en nous opposant à l’agression russe et en soutenant la démocratie en Ukraine, et en rassurant nos alliés de l’OTAN…. C’est ainsi que l’Amérique dirige : pas à coup de fanfaronnades, mais avec une détermination permanente et constante. »

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 En Afrique de l’Ouest, nos troupes, nos scientifiques, nos médecins, nos infirmiers, notre personnel soignant font reculer Ebola – sauvant d’innombrables vies humaines et arrêtant la progression de la maladie. Je ne saurais être plus fier d’eux... »
Les Africains trouveront sans doute à se plaindre que, dans ce discours, la seule mention de leur continent ait été faite en liaison avec l’épidémie d’Ebola, accentuant l’image tant de fois décriée du continent noir comme celui de la misère et des épidémies. Et ils en voudront sans doute encore plus à leur « frère » Barack Obama d’attribuer aux seuls Américains le mérite d’avoir fait régresser l’épidémie. Car eux savent bien que sur le  terrain les choses ont été bien différentes. Les Etats-Unis ont apporté une aide massive et déterminante, mais avec six mois de retard…
Barack Obama peut  être personnellement  satisfait de son bilan, les Américains le sont beaucoup moins de lui.  Son discours a été suivi par 31 millions d’Américains. Soit deux millions de moins que l’an passé. Et trois à quatre fois moins que le nombre d’Américains qui suivront la finale du Superbowl le 1er février.

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