A propos  du livre "Eloge du blasphème" de Caroline Fourest.

Il allait y avoir de la castagne! De toutes parts on m’avait prévenu. C’était à ne pas manquer. Manque de bol,  je l’ai manqué. Mais qu’importe!  Puisqu’on peut tout revoir sur Youtube. Il ne s’agit pas du match de boxe « du siècle » (encore un !) entre Mayweather et Pacquaio, mais de l’altercation entre Aymeric Caron et Caroline Fourest au cours de l’émission « On n’est pas couché ». Comme ce divertissement est pré-enregistré le vendredi après-midi pour une diffusion le samedi soir certains savaient que « ça avait chauffé » et s’étaient empressés de le crier.  Cela s’appelle « faire du buzz », ou créer l’évènement. Bref,  ayant raté l’émission télé j’ai pu me rattraper sur le net.

Aymeric Caron Caroline Fourest

D’abord, je n’ai rien compris. Cayron, bellâtre qui ressemble au Gonzague Saint Bris des années 80, barbichette en plus, insistait tel le grand inquisiteur pour que Caroline Fourest avouât une faute commise on ne sait plus bien quand ni à quel sujet… Comme elle et lui parlaient en même temps, on ne comprenait rien, ni à leur propos ni même à la raison de leur dispute…
En fait Caroline Fourest, essayiste de la gauche laïque et de la cause homosexuelle, vient de publier un livre, « Eloge du Blasphème ». Plutôt que de regarder son combat de coq à la télé, j’ai lu le livre. Et du coup j’ai beaucoup mieux compris.

Eloge du Blasphème

« Eloge du Blasphème » n’est pas tant un essai qu’un règlement de comptes en forme d’épitaphe aux gens de Charlie Hebdo assassinés par des islamistes le 7 janvier. Caroline Fourest a travaillé pour Charlie Hebdo. Charb, Wolinski, Cabu, Bernard Maris, et les autres, étaient ses amis, ses potes, sa famille.  Elle a voulu leur rendre hommage, célébrer leur  travail, et justifier leur engagement face à tous ceux, à gauche comme à droite, qui ont trouvé à dire qu’ils l’avaient bien cherché…
Elle a aussi voulu faire revivre la flamme du  11 janvier, trop vite éteinte à son goût. Ce jour-là, elle a vu une nation se lever et marcher, s’unir et vibrer à l’appel de « Je suis Charlie » et elle regrette que dans les jours suivants, loin de chercher à prolonger cet esprit, de trop nombreuses voix se soient levées pour le dénigrer en rappelant qu’elles n’étaient pas « Charlie ». Des voix de gauche comme de droite. En fait les mêmes voix qui trouvaient que les journalistes de Charlie Hebdo avaient mérité leur sort par leurs provocations répétées vis à vis de l’islam, en particulier par la publication de caricatures de Mahomet, sachant que pour les musulmans dessiner le prophète relève du  « blasphème» et appelle donc  un châtiment !

Paris March je suis charlie 4

Pour dire tout cela donc,  Caroline Fourest a fait un petit livre et lui a donné un grand titre « Eloge du Blasphème ». Cela rappelle l’Eloge de la Folie, d’Erasme, le premier et le plus grand de tous les « éloges de ». Car il en existe beaucoup :   l’ « Eloge de la paresse »,  l’« Eloge de la lenteur », un « Eloge de la fuite » du professeur Henri Laborit, et plus récemment un « Eloge d’Anders Breivik » essai de l’écrivain-éditeur Richard Millet, sur le « tueur de masse » norvégien, mais qui est beaucoup moins bien passé auprès des médias…   Bref écrire un « éloge de » c’est se placer dans une lignée prestigieuse, et apporter un éclairage profond, original, et argumenté sur une question.
Mais il n’y a rien de tout cela ici.
Fourest consacre la première partie de son essai à dénoncer tous ceux « qui ne sont pas Charlie », à savoir tous les personnages de la sphère « médiatico-politique », qui n’ont pas répondu à l’appel du 11 janvier, et qui, avant l’attentat, ou après, se sont exprimés pour dire que dénoncer l’islamisme, c’est faire de l’islamophobie donc être raciste…
Et là on rentre dans une série de querelles de chapelles inextricables. Querelles qui expliquent l’altercation si vive entre Cayron et Fourest à l’écran. Car la montée de l’islam en France et  l’essor du terrorisme islamique dans le monde- outre les milliers de morts engendrés-  ont mis sens dessus-dessous le petit monde de l’antiracisme en France.
La gauche, jadis rassemblée derrière la bannière du « touche pas à mon pote », se trouve désormais divisée. Les alliés d’hier sont devenus rivaux, voire adversaires. Caroline Fourest, lesbienne, athée et défenseure de la laïcité « à la française »,  et à ce titre farouche partisane du « droit au blasphème » comme partie intégrante de la liberté d’expression, est devenue la cible, de ses anciens petits camarades qui l’accusent de faire l’amalgame entre « islamistes » et « musulmans ». Parce que, disent-ils, on peut condamner les terroristes mais se sentir stigmatisé par une caricature de Mahomet.  Caroline Fourest s’oppose aussi au port du voile dans les espaces publics, de même qu’elle s’oppose à la communautarisation des modes de vie selon des lignes religieuses… Du coup elle est accusée « d’islamophobie ». Parce que l’on peut vouloir pratiquer sa religion, sans être un terroriste, disent ses détracteurs. Parce que la tolérance cela passe par l’acceptation de la différence de l’autre, différence vestimentaire, coutumière, ou autre, insistent-ils.

touche pas à mon pote manif

Et voilà Caroline Fourest taxée de pratiquer une « laïcité d’exclusion ». « Exclusion !». Le mot qui tue!  Depuis trente ans c’est le terme phare utilisé par la gauche pour discréditer la droite et tous ceux qui n’acceptent pas ses diktats. C’est une étiquette infamante, et très pratique, car elle s’accompagne d’une mise à l’index des circuits médiatiques. Plus d’interviews dans les magazines, plus d’invitations sur les ondes ou sur les plateaux télés, et beaucoup de regards en biais lors des cocktails mondains, etc.
Forcément Caroline Fourest n’apprécie guère de se retrouver aujourd’hui la cible d’une vindicte dont elle a été un artisan pendant des années. Une amie de Fourest, jetée sans ménagement dans le sac des racistes et islamophobes, alors qu’elle a défendu les homosexuels et autres opprimés toute sa vie s’insurge : « Etre aimée par des cons, c’est dur. Etre haïe par des amis c’est pire.» Il ne lui vient pas à l’esprit que si ces gens étaient  « ses amis »,  ils ne la haïraient pas. Quelles que soient ses idées…

caroline fourest

Dans le fatras du militantisme multicauses mis à jour dans cet essai, quelques vérités surnagent. La principale est que « les croyances des uns sont les blasphèmes des autres. » Il est donc impossible de respecter toutes les croyances. Et le droit d’en rire ne saurait être nié. Artistes et militants de tous bords ne cessent de trainer les symboles chrétiens dans la boue –quand ce n’est pas l’urine ou pire- sans que l’on entende les musulmans s’en émouvoir. Alors pourquoi faudrait-il s’émouvoir parce qu’un dessinateur a mis une bombe dans un turban…
Les abus du « politiquement correct » ont déjà démontré qu’à policer le discours, pour ne froisser personne, on le vide de sa substance. Et l’on finit par ne parler de rien, prélude à ne plus se parler…. Loin de faciliter la communication on la tue. L’ouverture à l’autre passe par une capacité à l’autodérision, par la capacité à rire de soi, ou de l’autre, et à accepter que les autres rient de soi en retour. Le droit à la différence, passe par le devoir d’indifférence. La tentative d’une certaine mouvance musulmane de contrôler le discours (et bien d’autres choses), n’est rien moins que la victoire de l’intolérance. Le début d’un nouveau totalitarisme. Mais la haine de soi est si forte au sein de la gauche française, et une certaine lâcheté si intériorisée par ses tenants, qui contrôlent le discours politique depuis cinquante ans, qu'ils accueillent ce joug à bras ouverts.  Comme l’écrit Fourest, « d’une certaine façon les tueurs ont déjà gagné… »