Après quatre mois au firmament de la campagne républicaine pour la Maison Blanche, l’étoile de Donald Trump continue de briller. Cette persistance surprend. Mais elle tient à une raison simple. Trump dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Plus encore il revendique et assume une totale liberté de parole. Il est le seul a soulever la chape de plomb qui etouffe le discours politique aux Etats-Unis. Sa popularité n'est pas sans lien avec celle du Front National en France….

Donald Trump thumbs-up

Depuis quelques jours les journaux américains publient les uns après les autres des articles sur le thème « panique chez les Républicains face à la popularité de Donald Trump ». Il faut dire que la fusée Trump, lancée durant l’été 2015 et dont on s’attendait à ce qu’elle retombe aussi vite qu’elle était montée, n’en finit plus de poursuivre sa trajectoire ascendante.  De là à surprendre le candidat lui-même.
« Vous rendez-vous compte, disait-il  récemment en Floride, je devance Rubio et Bush sur leur propre terre. Je fais mieux que le sénateur en place, oui, mieux que  le sénateur en place et mieux que l’ancien gouverneur… » comme si lui-même avait du mal à y croire…  Dans la course à la nomination présidentielle républicaine, les sondages locaux créditent le milliardaire newyorkais de 32% des voix contre 17% à Rubio, sénateur de Floride  et 9% à Bush, ancien gouverneur. Et la Floride n’est qu’un Etat parmi d’autres où Trump est désormais solidement en tête des sondages.
D’ailleurs lui,  qui ne connait ni la modération ni la modestie, égrène désormais les sondages à chacun de ses meeetings:  « Nous sommes en tête dans le New Jersey, et au Texas, dans l’Ohio aussi… Nous avons une large avance dans le New Hampshire et dans l’Iowa, ainsi qu’en Caroline du Sud et du Nord… ».

Marco Rubio with Family

Du coup les observateurs s’interrogent. Faut-il le considérer désormais comme un prétendant « sérieux » ?  Pire encore, est-il temps de « paniquer », si l’on est républicain, sachant que faire de Donald Trump le candidat du parti,  c’est livrer la Maison Blanche à Hillary Clinton, clés en main… ?
Les réponses sont « oui » à la première question, « non » à la seconde.

hillary Clinton secretary of state 2009-2012

Donald Trump est bien à prendre au sérieux. Non pas pour ce qu’il est ou pour ce qu’il dit mais pour ce qu’il révèle de l’électorat américain et plus particulièrement républicain. Le succès de Donald Trump n’est pas sans point commun avec la montée du Front National en France. Les deux phénomènes relèvent de la même dynamique. Celle d’une exaspération et d’une aliénation d’une partie de l’électorat par les partis traditionnels et les médias.

Par contre les Républicains n’ont aucune raison de « paniquer » à ce stade, parce que le chemin de la nomination est long, compliqué et tortueux.

A l’heure actuelle Donald Trump n’a aucun délégué attaché à son nom. Pour la simple raison que le vote n’a pas commencé. Les chiffres avancés ici et là ne concernent que les « intentions de vote ». Le premier scrutin de la campagne des primaires aura lieu le 1er février. Dans deux mois. Soit après  huit semaines de campagne et deux nouveaux débats télévisés. Marco Rubio et surtout Jeb Bush, tous deux soutenus par « l’establishment » du parti, ont des coffres  de campagne encore bien remplis et une organisation sur le terrain bien en place. Ils connaîtront inévitablement une montée en puissance lorsque les choses sérieuses commenceront.

Jeb Bush 2

La popularité de Donald Trump est néanmoins instructive dans ce qu’elle révèle du parti républicain et d’un segment croissant de l’électorat américain. Elle s’apparente ainsi, toute proportion gardée, à la poussée du Front National en France. Comme pour ce dernier elle est basée sur le sentiment d’aliénation, réelle ou perçue, d’une partie de l’électorat.
Il existe désormais une scission entre une base populaire, populiste, peu diplômée et vivant dans les banlieues ou les zones rurales, et une élite urbaine, aisée et éduquée. Et au sein de cette base populaire, de plus en plus de citoyens se sentent marginalisés, bafoués, ou ignorés. Beaucoup ont l’étrange sentiment d’être des étrangers dans leur propre pays. D’être face à des politiciens qui ne les comprennent pas et les entendent à peine. Pire de ne plus contrôler leur destinée.

MLP

La récente dispute autour de l’accueil des réfugiés syriens a été doublement révélatrice. Elle a révélé d’une part le sentiment sous-jacent anti-musulman qui anime désormais une partie de la société américaine. Elle a aussi révélé à ces mêmes citoyens que le gouvernement fédéral pouvait se passer de leur consentement quant à l’accueil de ces réfugiés. Il pouvait même ne pas les en informer du tout. Un  choc bien plus lourd à encaisser pour des gens qui vivent à des milliers de kilomètres de Washington D.C., qui restent méfiants vis-à-vis du gouvernement fédéral, et qui sont de plus en plus convaincus que leur gouvernement les trompe…

Donald Trump supporters

Dans ce contexte, l’élément clé de la popularité de Donald Trump ne tient pas à son programme politique – qui reste fort vague- mais au simple fait que Trump dit tout haut ce que nombre d’Américains pensent tout bas. Il dit les choses telles que nombre d’entre eux les ressentent. Ce que personne d’autre n’ose faire, ni les politiques, ni les journalistes, muselés par la crainte de déroger au politiquement correct, et tenant un discours à la fois ambigu et  insipide. 

Il en va un peu de même en France, pour le Front National, qui fut longtemps le seul parti  à dénoncer l’islamisme et l’immigration sauvage; à souligner la présence d’une mouvance radicalisée en France et à prôner une politique répressive que le gouvernement a fini par adopter, s’étant vu forcer la main par la tragédie du 13 novembre.

Au-delà de la question de l’immigration le Front National a attiré à lui les perdants de la mondialisation et les déclassés de la désindustrialisation, les petits travailleurs et petits commerçants, dépassés par une concurrence sauvage et un monde qui va trop vite pour eux.
Ce segment démographique existe aussi aux Etats-Unis, il est même très nombreux. Ouvriers qualifiés de l’industrie déclassés par les délocalisations, petits épargnants écrasés par les impôts, petite classe moyenne blanche systématiquement oubliée des programmes sociaux parce que ceux-ci s’adressent d’abords aux «minorités », personnes âgées ayant travaillé toute une vie pour voir leurs économies disparaitre dans un krach boursier et un effondrement de l’immobilier…

Donald Trump camapiging

Une population de déçus et de victimes du 21e  siècle existe aussi outre-Atlantique. Cette population, rendue amère par son recul économique, et désorientée par sa perte de repères idéologiques,  a le double sentiment d’être d’une part ignorée du monde politique et d’autre part entourée de dirigeants qui lui cachent la vérité.
Or Donald Trump, qui n’est pas un homme politique, qui ne détient aucun mandat électif, qui n’a donc aucune responsabilité et n’a absolument rien à perdre, assume une totale liberté de parole et en profite. Sa personnalité « rentre dedans » fait le reste. Il assure le spectacle et satisfait son auditoire par ses saillies provocatrices.

Molly Ball qui couvre la campagne pour The Atlantic, souligne que les supporters de Trump arborent un pin où il est écrit : « Trump, le seul qui ait des coui… ». Aussi plus la presse tape sur Trump, mieux il se porte. Car la presse est perçue par cet électorat comme appartenant au camps adverse. Elle est à la fois « de gauche » et « mondialiste ». Les sympathisants de Donald Trump détestent CNN, chaîne mondialiste, et CBS, chaîne arrogante, plus occupées à leur dicter leur comportement qu’à les informer sur la réalité du monde… Quand les médias traditionnels (New York Times, Washington Post, MSNBC, etc) ont affublé Donald Trump, des qualificatifs les plus désobligeants, de « clown » à « fasciste », cela n’a eu aucune incidence sur sa popularité. Au contraire ! 
De même, en France, les électeurs du Front National ne font confiance ni aux journalistes du service public, considérés comme membres actifs de la gauche sectaire,  ni à ceux de Canal Plus, sociétaires privilégiés de la gauche caviar et de la « bobo-itude » parisienne.

Donald Trump

Le vote Donald Trump (qui pour l’instant  n’est qu’une « intention de vote ») est d’abord un vote de colère et de rejet. C’est un vote contre le système, pas pour une personnalité.
Mais il existe aux Etats-Unis, comme en France, un nombre croissant d’électeurs qui estiment que leur pays ne va pas dans la bonne direction, que tout le monde le sait mais que personne n’ose vraiment le dire… Quand un candidat s’empare de ce discours, quitte à caricaturer les faits, il rencontre un écho favorable immédiat.
Le jour où les autres candidats du parti républicain, aux Etats-Unis, mais aussi en France, puisqu’il y existe désormais un parti portant ce nom, oseront à nouveau tenir un discours franc et direct, à la façon d’un Donald Trump, ou d’une Marine Le Pen, ce jour-là, la cote de ces derniers retombera pour de bon.