Pourquoi la femme la plus capée de sa génération n’arrive pas à convaincre.

Hillary Clinton , not ready for Hillary

Pour Hillary Clinton, les campagnes présidentielles se suivent et se ressemblent. Favorite des primaires démocrates en 2008, elle avait été battue par Barack Obama, jeune sénateur à l’époque. Archi favorite pour la même nomination démocrate en 2016 elle se retrouve en difficulté, après seulement deux primaires, face à un challenger sans renom,  un anticonformiste de 75 ans, sorte de doux dinosaure politique, Bernie Sanders.
Hillary a remporté le caucus de l’Iowa, le 1er février d’un cheveu. Une victoire infime mais essentielle, car elle lui  a évité une double humiliation. L’humiliation d’une deuxième défaite consécutive dans cet Etat où elle n’était arrivée que troisième en 2008. L’humiliation d’une défaite face à un candidat dont la classe politique américaine considérait qu’il n’avait aucune chance réelle d’emporter la nomination et encore moins d’être élu en novembre.

Democratic primary debate 2016 Bernie Sander and Hillary Clinton

Dans la foulée, le 9 février, Hillary a subi une défaite cinglante,  60% contre 38%, lors de  la primaire du New Hampshire.  Vingt-deux points d’écart ! Alors que les sondages en donnaient une dizaine, ou moins. Et qu’elle-même annonçait à ses électeurs « une bataille serrée jusqu’au bout » !
Pris dans le détail, ces chiffres sont encore plus préoccupants. Seulement 45% des femmes ont voté pour elle. Les moins de 30 ans ont voté à 84% pour Sanders. Les moins de 45 ans à 74% ! Ces résultats ont précipité une avalanche de questions dans les médias américains. Chacun s’interroge pour savoir si Hillary « va y arriver », ou si 2016 sera la campagne du « déjà vu » ?

New Hampshire democratic primary result 2016

Pour l’instant (mi-février), la réponse demeure : Oui, Hillary parviendra à emporter la nomination démocrate.  Le 28 juillet prochain, au soir de la convention de Philadelphie, elle deviendra la première femme candidate à la Maison Blanche sur le « ticket » d’un des deux grands partis américains.
Mais la campagne sera plus longue et plus difficile que prévu. Et ce qui suivra le sera encore plus.
Pourquoi tant de difficultés? Pourquoi une candidate comme Hillary Clinton,  avec son expérience, sa notoriété, sa connaissance des dossiers, et un CV aussi riche que le sien, ne parvient-elle pas à emporter l’adhésion de l’électorat américain ? Pourquoi une femme à la carrière aussi illustre peine-t-elle à convaincre les autres femmes?

Hillary-Poll

Les « malheurs d’Hillary » ont trois explications : la personnalité de la candidate, l’usure politique du couple « Clinton », et  le contexte de révolte électorale favorable à son challenger.
Entre les Américains et Hillary Clinton tout a mal commencé… C’était en 1992. Son mari Bill Clinton était un jeune candidat en pleine campagne présidentielle confronté à des révélations scabreuses sur ses frasques sexuelles. Hillary était venue à son secours. Dans une interview télévisée mémorable, elle avait défendu l’unité de leur couple, la moralité de son mari, et ses capacités de leader. Les Américains avaient découvert une femme intelligente mais  froide et calculatrice, capable de remiser ses sentiments.   Son message était passé. Bill avait été élu. Mais l’image d’une Hillary Clinton, prête à tout pour servir ses ambitions, y compris à ravaler sa fierté de femme, s’était à jamais ancrée dans l’esprit des Américains.

hillary-clinton-bill-clinton-60-minutes-1992Hillary Clinton Behind Bill

Par la suite, sa façon de se comporter en « co-présidente » plutôt qu’en « Première dame » n’avait pas arrangé les choses. Depuis, quand on interroge les Américains sur son compte, la réponse la plus fréquente, y compris chez les femmes, est qu’ils ne l’aiment pas et ne lui font pas confiance.
En vingt-cinq ans de vie publique Hillary Clinton n’a jamais réussi à restaurer  son image, et regagner la confiance des électeurs. Au contraire elle a été poursuivie par les affaires.  De Whitewater – un scandale immobilier remontant à ses années de femme de gouverneur dans l’Arkansas – à l’utilisation de son compte privé pour ses emails de Secrétaire d’Etat,  en passant par la tragédie de Benghazi,  Hillary Clinton a montré qu’elle faisait passer la vérité après ses intérêts, et la sécurité de l’Etat après sa convenance personnelle. 

Hillary clinton Scandal

S’en est suivi une relation très difficile avec la presse, les journalistes américains n’aimant rien autant que de mettre leur nez là où on ne veut pas… Du coup lorsqu’elle donne une interview, Hillary est toujours sur ses gardes. Elle pèse chacun de ses mots, et utilise des formules sibyllines. Face à des candidats comme Bernie Sanders, ou Donald Trump, qui partagent une même franchise, voire une brutalité, de langage, son attitude défensive  n’en apparaît que  plus coupable.

Hillary Clinton -behind-Bill 1992     Hillary And Bill clinton

« HRC » (« Hillary Rodham Clinton » comme la désignent parfois les médias américains reprenant ses initiales avec le nom de jeune fille qu’elle a longtemps gardé) est aussi connue pour ses « coups de gueule » et ses exigences. C’est une femme fière, voire orgueilleuse, convaincue (comme Barack Obama)  de sa supériorité intellectuelle. La possibilité qu’elle puisse se tromper ne l’effleure jamais. Ses échecs sont inévitablement la faute des autres, qu’il s’agisse d’employés incompétents, ou de ses innombrables ennemis travaillant sans relâche à sa perte… En 2008 elle avait chamboulé son équipe de campagne après ses mauvais résultats des premières semaines. En 2016 il est question d’un remaniement de son « staff » après ses mauvais résultats de février…
Quoi qu’elle fasse, Hillary ne pourra jamais changer le fait qu’elle et son mari occupent le devant de la scène politique américaine depuis vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! Cas unique de l’histoire américaine. Et que l’usure du pouvoir se fait sentir, surtout à une heure où l’électorat a désespérément faim de changement…

Bill and Hillary Clinton power couple

D’autres « couples de pouvoir » ont défrayé la chronique, mais jamais aussi longtemps. John et Jackie Kennedy ont personnifié le couple « glamour » au tournant des années soixante. Cela dura trois ans. Franklin Roosevelt et son épouse Eléanor ont dominé la vie politique dans les années trente et quarante. Leur règne s’arrêta au bout de quinze ans  et Eléanor ne fut jamais candidate à un poste électif. Avant eux rares furent les Premières dames à se faire seulement remarquer !

John and Jackie Kennedy 1   Eleanor et Franklin Roosevelt

Au contraire les Américains ont pu suivre toutes les métamorphoses d’Hillary depuis vingt-cinq ans. Tour à tour femme de candidat, co-présidente, épouse bafouée mais soutenant son mari, sénatrice, candidate, Secrétaire d’Etat, grand-mère et encore candidate…Le rejet massif exprimé par les jeunes découle du fait qu’elle est là depuis leur naissance.

Hillary Clinton Young    Hillary_Clinton_official_Secretary_of_State_portrait

Hillary Clinton addressing WallStreet    Hillary-Clinton-Flicker

L’humeur irascible de l’électorat américain en 2016 profite  clairement à son adversaire.  En 2008 Hillary s’est trouvée face à un candidat qui a su répondre à la soif d’idéal –celui d’une société apaisée et harmonieuse- des électeurs. Aujourd’hui elle se retrouve face à un autre candidat qui répond à leur soif de changement et leur rejet de l’establishment. Or Hillary incarne l’establishment. Mieux, elle avait fait de sa capacité à « travailler le système de l’intérieur » l’un des arguments de sa campagne. Il se retourne contre elle. Après six années d’obstructionnisme républicain et d’obstination présidentielle,  Hillary entendait vendre aux électeurs sa capacité à manœuvrer le Congrès (au contraire de Barack Obama). « Je ne veux pas changer les cœurs a-t-elle dit récemment, je veux changer les lois et je sais le faire. »

USA 2016 anti-establishment voters

Cet argument tombe à plat car il s’avère que l’électorat ne souhaite pas changer les lois mais plutôt changer Washington et Wall Street. Les Américains sont en colère. Aux discours réfléchis et sereins ils préfèrent les diatribes révolutionnaires. Pour réformer Wall Street,  Hillary entendait mettre en avant ses liens privilégiés avec les grandes banques, dont Goldman Sachs pour qui elle a donné une série de conférences à deux cent mille dollars la soirée. Mal lui en a pris. Sanders a dénoncé ses liens incestueux avec la haute finance. Comment pourrait-elle, demain, mordre la main qui l’a nourrie hier, demande-t-il ? De par le trésor de guerre qu’elle a amassé,  Hillary sera redevable envers tous les « intérêts particuliers » (« special interests » en américain, c’est-à-dire les « lobbies ») qui bloquent les réformes.  Dans son narratif, Hillary sera incapable de changer le système car elle EST le système !  

Bernie Sanders revolutionary

A la décharge de la candidate démocrate il faut lui reconnaître une honnêteté intellectuelle dont ne s’embarrasse pas son adversaire. Hillary ne promet pas la lune. C’est une pragmatique et une réaliste qui axe sa campagne sur des objectifs modestes mais atteignables – soutenir la famille, favoriser l’égalité homme-femme au travail, réduire les discriminations, etc. Bernie Sanders au contraire promet un changement radical, instantané et indolore. Il promet la santé, l’éducation supérieure, et la justice gratuites pour tous, au seul coût d’une augmentation d’impôts pour les 1% les plus riches. Chacun sait que son équation ne tient pas.  Mais pour l’instant les médias ne l’attaquent pas encore sur les chiffres. Cela viendra si ses chances d’emporter la nomination persistent. On se rendra compte alors que Sanders est un marchand d’illusions. Mais il sera peut-être alors trop tard pour sauver Hillary.