Biden Harris ticket 3

De toutes les raisons qui ont poussé Joe Biden à choisir Kamala Harris, les deux principales demeurent que c’est une femme et qu’elle est noire. S’étant lui-même condamné à respecter ces deux critères, il n’avait guère d’autre choix que la sénatrice de Californie pour l’accompagner sur le ticket Démocrate.

Kamala Harris a été désignée colistière de Joe Biden. S’il l’emporte le 3 novembre, elle deviendra vice-présidente. Si Biden l’emporte mais vient à mourir ou à être atteint d’une maladie incapacitante, elle deviendra présidente, selon les dispositions du 25e amendement de la Constitution des Etats-Unis. Dans l’un et l’autre cas l’événement serait historique. Aucune femme, et aucun Noir, n’ont occupé le poste de vice-président, et bien sûr aucune femme n’a encore occupé le bureau ovale.

Biden Harris ticket 2

Kamala Harris, 56 ans en octobre, est sénatrice de Californie depuis 2017. Précédemment elle avait été procureur du district de San Francisco, puis ministre de la Justice de l’Etat de Californie. Elle est née à Oakland, en Californie et a grandi et étudié dans la région de la baie de San Francisco. Elle est mariée, depuis 2014 à un avocat, père de deux enfants d’une première union, mais n’a, elle-même, jamais eu d’enfant. Harris est protestante, fidèle de l’église Baptiste.

Kamala Harris & Obama

Kamala Harris s’identifie comme noire. Mais elle est de sang mêlé.  Tout comme Barack Obama. Et comme Obama, ses ancêtres n’ont jamais été esclaves aux Etats-Unis. Obama est le fils d’un africain du Kenya et d’une femme blanche du Kansas. Harris est la fille d’un père jamaïcain, et d’une mère indienne. Les Indiens sont classés par le recensement américain comme « asiatiques » et Kamala Harris pourrait légitimement se considérer comme telle.

Kamala Harris LGBT Pride SFO

Harris fut candidate à la nomination Démocrate pour l’élection présidentielle de 2020. Ayant annoncé sa candidature en janvier 2019, elle se retira en décembre, deux mois avant les premiers scrutins des primaires, à cours d’argent et à 3% dans les sondages. Elle s’était pourtant fait remarquer lors d’un débat télévisé par de virulentes attaques personnelles contre Joe Biden qu’elle accusa à demi-mot de racisme pour avoir travaillé avec des élus politiques ségrégationnistes dans les années 1970. Biden, qui s’est toujours targué d’avoir été « l’ami des Noirs » en fut déstabilisé. Harris devint la chérie instantanée des médias et vit sa popularité décupler dans les sondages. Mais ce succès fut sans lendemain. Incapable de formuler un message et des objectifs cohérents et consistants, son étoile pâlit. Elle fut même, à son tour, la cible d’attaques, lors d’un autre débat, concernant son bilan de procureur et finit par jeter l’éponge. Sans même attendre les premiers votes.

Kamala Harris 1

De sorte que sa première rencontre nationale avec les électeurs Démocrates fut un échec. Dès lors, pourquoi aller la solliciter pour une deuxième rencontre si tôt ? La réponse est simple. Parce que Biden n’avait pas d’autre choix. Il s’était lui-même enfermé dans un carcan limitant considérablement ses options.

Joe Biden in his basement

En mars dernier, alors que la nomination ne lui était pas encore acquise, Joe Biden promit de choisir une femme pour vice-président. Sans doute voulait-il consolider le vote féminin en sa faveur. Quelques semaines plus tard, alors que des émeutes raciales secouaient le pays, il précisa que cette femme serait vraisemblablement issue de la communauté noire. Cela afin de mobiliser l’ensemble de cette communauté, dont le soutien est essentiel au parti Démocrate. Par ces deux promesses, toutefois, Biden venait de se lier les mains. Car les femmes noires possédant les qualifications habituellement attendues pour diriger les Etats-Unis ne sont pas pléthores…

veep choices for Biden

Au cours du dernier demi-siècle, tous les présidents et candidats à la présidence, sauf deux (Gerald Ford et George Bush père) avaient précédemment exercé les fonctions de sénateur, ou de gouverneur. Obama était sénateur de l’Illinois, Nixon avait été sénateur de Californie. George W. Bush, Bill Clinton, Ronald Reagan, et Jimmy  Carter avaient tous été gouverneur.

Même chose chez les battus. Mitt Romney avait été gouverneur du Massachusetts. Hillary Clinton avait été sénateur,  John Mc Cain, candidat républicain en 2008, aussi, ou John Kerry, candidat démocrate en 2004. Idem pour les candidats à la vice-présidence : Tim Kaine en 2016,  Biden lui-même en 2008 et John Edwards en 2004 étaient tous sénateurs. Sarah Palin en 2008 avait été gouverneur.

Joe Biden & Obama 2

Biden se devait donc de sélectionner une personnalité qui soit, ou ait été, sénatrice, ou gouverneur. Actuellement neuf Etats américains ont à leur tête une femme. Six sont des Démocrates. Mais aucune d’entre elle n’est noire.

Le Sénat compte trois sénateurs noirs, dont deux Démocrates, et une seule femme : Kamala Harris.

En clair, selon les critères récents et dans le cadre imposé par Biden, Kamala Harris était le seul choix possible!  Biden aurait pu élargir les critères et inclure des membres de la Chambre des Représentants. Paul Ryan, colistier de Mitt Romney en 2012 était un Représentant du Wisconsin. Deux autres candidates étaient alors possibles : Karen Bass représentant de Californie et Val Demmings représentante de Floride. Ni l’une, ni l’autre,  cependant n’était connue du grand public, alors que c’est le cas de Kamala Harris.

Kamala Harris withe Joe Biden

Harris fut candidat à la nomination démocrate et a donc mené campagne tout au long de l’année 2019. Elle a participé à plusieurs débats télévisés, tenu des rencontres publiques, donné des dizaines d’interviews. Elle s’est fait connaître et elle a prouvé, au passage,  qu’elle avait l’énergie nécessaire pour courir ce genre de marathon.

Elle fut donc logiquement désignée. L’ironie est donc que Kamala Harris a obtenu cette promotion, non pas sur son seul talent, mais grâce à sa couleur de peau et grâce à son genre. Or, en décembre  2019, alors qu’elle était sur le point de mettre un terme à sa candidature présidentielle, une journaliste l’avait interrogée  sur les raisons de son échec. Sans sourciller, Kamala Harris avait répondu :  « L’Amérique n’est pas encore prête à accepter qu’une femme, et en plus une femme de couleur, dirige le pays. » En d’autres termes ce revers personnel n’était pas de son dû, c’était la faute des électeurs ; et plus précisément du racisme et du sexisme prévalents au sein de l’électorat Américain.

Kamala Harris kavanaugh hearings

Réponse symptomatique des maux de la politique contemporaine, s’il en est. La première règle d’or est de ne jamais assumer la responsabilité de ses échecs, la seconde est de ne jamais se remettre en cause et, la troisième est qu’à défaut d’argument réfléchi, on peut toujours blâmer le racisme ou le sexisme systémiques…

Le comble, à présent, est que si cette même Kamala Harris se retrouve sur le ticket Démocrate comme vice-présidente de Joe Biden, c’est précisément parce qu’elle est une femme et précisément parce qu’elle est noire ! Non seulement le racisme et le sexisme qu’elle dénonce sont des leurres, mais ce que Harris présente comme un double handicap a dans son cas fonctionné comme un double avantage.  

Biden Harris ticket 4

Combien d’hommes blancs ont été pris en considération par Joe Biden et les Démocrates dans la sélection d’un vice-président ? Réponse zéro! Est-ce parce qu’il n’y a aucun homme blanc de talent au sein du parti ? Non, au contraire, ils sont nombreux. Mais ils avaient été disqualifiés, à l’avance, du fait d’être des hommes et d’être blancs. Selon la célèbre formule de Martin Luther King, ils n’ont pas été jugés sur « la mesure de leur caractère », mais condamnés d’office « pour la couleur de leur peau », et pour leur genre. Le rêve antiraciste n’a pas débouché sur l’élimination du racisme il a débouché sur un racisme inversé. Une autre discrimination. Toute aussi injustifiable.

Les évènements des jours précédant l’annonce de la sélection de Kamala Harris sont d’ailleurs révélateurs. Ils illustrent une montée de la pression, presqu’un chantage communautaire.

Fin juillet, plus de sept cents femmes noires signaient une lettre au candidat Démocrate l’exhortant de choisir une femme noire. Début août leurs pendants masculins faisaient de même. Plus de cent personnalités noires, emmenées par le rappeur Sean Combs adressaient une missive à Joe Biden, contenant la mise en garde suivante : « Si vous ne désignez pas une femme noire comme colistière en 2020, vous perdrez l’élection.»  On ne saurait être plus clair. Ce n’était plus un souhait ou une recommandation, c’était un ultimatum ! Faites ce qu’on vous dit où il vous en coûtera… ! En clair, les Noirs resteront chez eux plutôt que d’aller voter s’il n’y pas une Noire sur le ticket. C’est le genre d’offre qu’on ne peut pas refuser.

Biden Harris ticket 1

Représentant 12% de l’électorat au plan national, et beaucoup plus dans certains Etats et surtout certaines métropoles, les Noirs, qui votent à plus de 80%  pour des candidats Démocrates,  n’ont pas la capacité de garantir la victoire de Biden, mais ils peuvent le faire perdre! …  

Et si cela ne suffisait pas, l’ancien président Barack Obama lui-même est venu en rajouter une couche. A l’occasion des funérailles de John Lewis, élu du Congrès et ancien compagnon de lutte de Martin Luther King.

Barack Obama Jpohn LeWis eulogy

Lewis est mort d’un cancer le 17 juillet et a bénéficié d’obsèques nationales, dignes d’un président. Pendant plus d’une semaine les cérémonies et les hommages se sont succédés, retransmis en chœur par les grandes chaînes de télévision. Comme si dans le lourd climat des manifestations du mouvement Black Lives Matter, les télévisions voulaient se prémunir de la moindre accusation d’indifférence ou de racisme. Du coup Lewis, fut salué comme un héros national. Au dernier jour des funérailles, lors de la cérémonie religieuse, l’eulogie fut prononcée par Barack Obama qui transforma son oraison funèbre en exhortation politique et en une violente attaque contre son successeur à la Maison Blanche, sans jamais le nommer.

La nomination de Kamala Harris comme vice-présidente ne résoud pas la question raciale. Elle la confirme comme centrale à la campagne qui se profile. Biden ne pouvait se payer le luxe d’une controverse raciale, ni se mettre à dos cette communauté. Les Démocrates devaient s’acquitter d’un geste symbolique majeur envers les Noirs en nommant un membre de leur communauté à la seconde plus haute fonction.

Une chose est sûre. Si la paire Biden-Harris est battue en novembre, il ne faudra pas chercher bien loin la raison de leur échec. Pour les Démocrates, elle est toute trouvée. C’est le racisme et le sexisme des Américains !