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France-Amérique le blog de Gérald Olivier
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14 février 2026

Etats-Unis: La Doctrine Monroe n’est plus ce qu’elle était.

Cet article a été publié dans la revue le Figaro Histoire datée de Février-Mars 2026, avec une autre maquette et d'autres illustrations, sous le titre "La dérive du continent". Toute reproduction en est interdite.

Presse journaux.fr

En cette année 2026, célébration du 250e anniversaire des Etats-Unis, Donald Trump est plus que jamais décidé à changer l’Amérique et le monde !

A quelques jours d’intervalles le président américain a ordonné et obtenu la capture du président du Venezuela, Nicolas Maduro, en plein Caracas, et signifié aux Danois, sa détermination à acquérir rapidement le Groenland, de gré ou de force !

La première opération fut un spectaculaire coup de force militaire. La seconde constituerait la plus grande extension territoriale de l’histoire des Etats-Unis, venant ajouter 2,16 millions de km² à la superficie du pays. Soit vingt mille de plus que la fameuse « Louisiane » achetée en 1803.

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Pour justifier son intervention et son ambition, Trump a invoqué le droit des Américains d’agir dans l’hémisphère occidentale en vertu de la « Doctrine Monroe », nommée pour son proclamateur, le président James Monroe, en 1823. Au passage Trump a même parlé de doctrine « Donroe » remplaçant l’initiale « M » par l’initiale « D », comme « Donald », pour souligner qu’il s’appropriait et réinterprétait cette doctrine.

La Doctrine Monroe, pierre angulaire de la politique étrangère des Etats-Unis, a beaucoup évolué au gré des décennies et de l’utilisation qu’en ont fait les présidents. Depuis longtemps, elle n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’ envisageait son auteur. Au départ, simple expression de solidarité régionale à l’encontre du colonialisme européen, elle est devenue la justification de l’impérialisme américain sur son propre continent. Un retournement total.

Voici l’histoire de ce retournement.

Le 2 décembre 1823, le président américain James Monroe se présenta devant le Congrès des Etats-Unis pour y présenter son message annuel sur l’état de l’Union. Conformément aux règles de la Constitution, il devait informer les représentants du pouvoir législatif des activités du pouvoir exécutif, qu’il incarnait. Elu en 1816, réélu en 1820, Monroe se présentait pour la septième fois devant les sénateurs et représentants.

Après de longs exposés sur les relations extérieurs des Etats-Unis, sur les finances fédérales, sur le développement de la marine, et même sur une épidémie de fièvre jaune dans une base navale des caraïbes, Monroe en vint à parler des relations des Etats-Unis avec les puissances européennes concernant leurs voisins du continent américain. Il dit ceci :

« … Il est opportun d’affirmer, comme un principe engageant les droits et les intérêts des États-Unis, que les continents américains, en raison de la condition libre et indépendante qu’ils ont assumée et qu’ils maintiennent, ne doivent désormais plus être considérés comme susceptibles de colonisation future par aucune puissance européenne…

« … Dans les guerres des puissances européennes concernant des affaires qui leur sont propres, nous n’avons jamais pris part, et il n’est pas conforme à notre politique de le faire…Nous considérerions toute tentative de leur part d’étendre leur système à quelque portion que ce soit de ce continent comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité…

« …À l’égard des colonies ou dépendances existantes de toute puissance européenne, nous n’interviendrons pas ; mais à l’égard des gouvernements qui ont déclaré leur indépendance et dont nous avons reconnu l’indépendance (…), nous ne pourrions considérer toute intervention (…) par une puissance européenne, que comme la manifestation d’une disposition inamicale envers les États-Unis. »

Ce sont les phrases que l’histoire a retenues et qui expriment le cœur de ce qu’on appelle depuis la « Doctrine Monroe ». C’est une simple affirmation établissant que l’Europe et le continent Américain constituent des zones séparées - par la géographie et par les institutions - et que les Etats-Unis entendent désormais protéger les nations américaines nouvellement indépendantes contre toute tentative de recolonisation par les puissances européennes.

Etaient visés, l’Espagne et la France, principalement, mais aussi la Russie et accessoirement le Royaume Uni, le Danemark, les Pays Bas et le Portugal.

Congress of Vienna - Restoration of Bourbon Monarchy — Parisology

L’Espagne possédait alors toute l’Amérique centrale et du Sud, sauf le Brésil, propriété portugaise, et les différentes Guyanes, propriétés de la France, des Pays Bas et de l’Angleterre. Le Danemark possédait quelques petites îles des Caraïbes, et le Groenland.

Dans les chancelleries européennes, le discours fut noté et… aussitôt oublié. C’était une déclaration de principe que les Etats-Unis de 1823 auraient été bien incapables de mettre à exécution. Le pays n’avait même pas de flotte et une simple milice en guise d’armée. Raison pour laquelle, aucun monarque du vieux continent, ne jugea utile de contester sur le champ la légalité d’une telle proclamation. Sa validité serait déterminée sur le terrain en cas de conflit…

De la part des Etats-Unis, la proclamation était un message envoyé aux nouvelles nations indépendantes d’Amérique centrale et du sud. Elles pouvaient compter sur le soutien des Américains en cas de conflits avec leur ancienne métropole. Et elles pouvaient envisager de se développer grâce au commerce avec les Etats-Unis.

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Néanmoins, en Amérique latine le discours suscita plus de méfiance que d’enthousiasme. Le « libérateur » colombien Simon Bolivar vit dans l’intérêt des américains pour le sud du continent matière à souci. « Il semble que les Américains soient destinés à nous empoisonner la vie au nom de la liberté » écrira-t-il plus tard.

L’Amérique latine était alors en plein bouleversement. Les révolutions s’y succédaient, animée par Simon Bolivar en Colombie et Jose de San Martin en Argentine.  L’Espagne, première puissance coloniale, était en replis sur tout le continent.

Latin American independence

En 1821 le Mexique avait déclaré son indépendance. Son territoire incluait la « Alta California » et la plaine du « Tejas », le futur Texas américain, même si ces régions étaient encore très peu peuplées.

Au sud du Mexique, la République fédérale d’Amérique centrale qui réunit temporairement le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua, et Costa Rica, s’était également émancipée.

La « Grande Colombie », qui incluait les futurs Etats de Panama, du Venezuela et d’Equateur, avait gagné son indépendance de l’Espagne en 1819, après deux années de conflit. Le Chili avait gagné la sienne en 1818 ; l’Argentine en 1816 ; le Paraguay en 1811. Le Pérou combattait encore et ne deviendrait indépendant qu’en 1824. La Bolivie, un an plus tard.

En 1822 le Brésil s’était débarrassé du joug portugais. Toutefois son nouveau dirigeant, Pedro 1er, fils du roi Joao VI du Portugal, s’était aussitôt  proclamé « empereur » et avait institué une succession héréditaire, ce qui n’était pas du goût des Américains…  

La France avait abandonné le continent de longue date. La Louisiane, immense territoire de deux millions de km², allant du Golfe du Mexique (rebaptisé Golfe d’Amérique par Donald Trump) au Canada au nord, et aux montagnes rocheuses à l’ouest, soit le territoire d’une quinzaine d’Etats d’aujourd’hui de l’Arkansas au Montana, avait été vendue par Napoléon en 1803. La France conservait quelques îles des Caraïbes (Martinique, Guadeloupe) et un petit territoire en Guyane, mais son influence était déclinante. L’île d’Hispaniola, devenue Haïti, et incluant la colonie de Saint Domingue, lui avait échappé dès 1804.

Louisiana Purchase - Definition, Facts & Importance | HISTORY

La Russie, au contraire, revendiquait la possession de toute la côte pacifique de l’Alaska à la Colombie britannique et possédait un petit fort en Californie, alors mexicaine, Fort Ross. De surcroît le tsar interdisait tout accès aux navires étrangers.

Il ne personnifiait pas seulement un « système » tyrannique, rejeté par les Américains, il entravait le commerce. Toutefois il n'avait pas les moyens d'imposer ses revendications, ni même ses restrictions. Le seul territoire effectivement sous contrôle russe était l'Alaska, dans sa limite actuelle.

Aux Etats-Unis, cette proclamation, qui avait été longuement débattue et précisément formulée, fut perçue comme une première affirmation de puissance. La République avait presque cinquante ans. Elle rassemblait désormais vingt-quatre Etats. Sa frontière occidentale avait franchi le Mississippi, et elle avait à peine commencé d’explorer et de coloniser l’immense nouveau territoire de la Louisiane.

Certes, elle ne comptait que onze millions d’habitants, mais elle s’était définitivement débarrassée du joug britannique. En janvier 1815 les Américains avaient remporté une victoire décisive contre les Anglais à la Nouvelle Orleans mettant fin à deux ans d’une guerre qui avait vu la prise de Washington et l’incendie de la Maison Blanche… Simple différent commercial au départ, ce conflit, ouvert en 1812,  avait pris l’allure d’une deuxième guerre d’indépendance tant il avait failli, au début, tourné à l’avance des Britanniques. Les Etats-Unis en étaient sortis renforcés,  pleins d’optimisme et d’ambition.

New Orleans Battle Facts and Summary | American Battlefield Trust

Quant au président Monroe, dont le nom restera associé à cette déclaration, c’était un sexagénaire avisé et un diplomate expérimenté. Né en 1758, il avait combattu aux côtés de George Washington, et versé son sang pour l’indépendance, mais il n’est pas considéré comme un « Père Fondateur » des Etats-Unis car il n’a pas participé à la rédaction de la Déclaration d’Indépendance ou de la Constitution.

Devenu président, après avoir occupé toutes les fonctions envisageables, (sénateur, ambassadeur, gouverneur, secrétaire à la guerre et secrétaire d’Etat), il avait négocié, le rachat de la Floride à l’Espagne (traité Adams-Onis de 1819) lors de son premier mandat, achevant ainsi l’unité territoriale des Etats-Unis sur la façade atlantique et ouvrant l’accès au commerce vers les Caraïbes.

Dans son esprit, et celui de John Quincy Adams, futur président et alors secrétaire d’Etat et, principal rédacteur du texte, cette proclamation était un complément nécessaire à la doctrine de non-ingérence définie par Washington, vingt-cinq ans plus tôt, dans son discours d’adieu. En 1796, le premier président des Etats-Unis avait invité ses concitoyens et successeurs à rester en dehors des affaires européennes et a éviter toute « alliance contraignante ». Le cinquième président invitait désormais les Européens à rester en dehors des affaires américaines…

Mais le texte disait en vérité beaucoup plus.

Il était articulé autour de quatre trois points essentiels :

1.         Le continent américain (« l’hémisphère occidentale ») était désormais fermé à toute nouvelle colonisation européenne.

2.         Toute tentative d’ingérence des puissances européennes dans les affaires des nouvelles nations indépendantes du continent américain serait considérée comme hostile aux Etats-Unis,  et les Européens étaient donc invités à ne pas s’y essayer.

3.         Les Etats-Unis, de leur côté, ne s’ingéreraient pas dans les affaires européennes ni dans celles de leurs colonies déjà existantes.

Ces trois points correspondent à une vieille notion de relations internationales, celle de « sphère d’influence », toute région sur laquelle une puissance estime avoir des droits, ou des intérêts stratégiques, sans y être nécessairement souveraine. L’expression n’apparait pas dans le texte original, mais elle était familière et compréhensible aux Européens. Monroe met l’accent sur les séparations géographiques entre l’hémisphère occidentale et l’Europe , et sur l’existence de « systèmes » de gouvernement différents et incompatibles : républicain aux Amériques, monarchique en Europe.  

Car sur le vieux continent l’épisode révolutionnaire ouvert en France en 1789 s’était refermé avec la chute de Napoléon et les vieilles monarchies héréditaires étaient partout de retour. Lors du Congrès de Vienne de 1815, les grandes puissances européennes, le Royaume Uni, la France, la Prusse, l’Autriche-Hongrie et la Russie, avaient dessiné une nouvelle carte de l’Europe exclusivement sous pouvoir monarchique. Ces trois dernières nations venaient d’ailleurs de former ensemble une « Sainte Alliance », liant monarchie et chrétienté dans une union contre les idéaux républicains.

Les Anglais s’accommodaient cependant très bien avec la doctrine Monroe. Certes quelques désaccords frontaliers avec les Etats-Unis subsistaient ici et là, mais  ils y voyaient un moyen de contrer l’Espagne et les autres puissances européennes. Le ministre des affaires étrangères anglais George Canning avait même approché Adams et Monroe pour leur proposer une « déclaration commune ».  Monroe s’était montré intéressé. Adams avait refusé catégoriquement. Pas question d’être les seconds de l’ancienne puissance coloniale. Il en allait de la crédibilité des Etats-Unis. Adossé à la puissance anglaise, les Américains seraient les seconds de l’attelage. Ils devaient au contraire agir seuls pour asseoir leur indépendance et proclamer leurs ambitions naissantes, dit-il en substance.

Au final, la proclamation n’eut aucune incidence immédiate. En 1833 les Anglais annexaient les îles Malouines, revendiquées par l’Argentine, sans que Washington ne lève le petit doigt…

 Il faudra attendre vingt ans pour qu’un président américain invoque à nouveau la Doctrine Monroe.

Texas Annexation | Polk's Push for Manifest Destiny Begins

Le premier à le faire fut James Polk. Dans un message au Congrès, le 21 décembre 1845,  Polk reprit la formulation précise du discours de Monroe pour affirmer  : « Les États-Unis ne peuvent tolérer aucune ingérence européenne sur le continent nord-américain… Si une telle ingérence devait être tentée, ils seraient prêts à y résister, quels qu’en soient les risques et à tout prix… Aucune nouvelle colonie ou dominion européen ne sera établi sur une quelconque partie du continent nord-américain. »

Si Polk spécifia le continent « nord-américain » et non pas l’ensemble de l’hémisphère occidentale c’est qu’il avait alors en tête deux territoires particuliers : le Texas, alors république indépendante,  avec lequel la France de Louis Philippe avait rapidement tissé des liens commerciaux, et l’Oregon qui faisait l’objet d’une dispute avec les Anglais. Le Texas fut annexé et rejoignit l’Union en 1946. Les Anglais cédèrent. Par le traité de l’Oregon de 1846 ce territoire devint américain et la frontière avec le Canada fut définie, là où elle est toujours.

Polk fut aussi le premier à associer la Doctrine Monroe à l’idée de « Manifest Destiny » selon laquelle les Américains avaient un droit, et même un devoir, divins de conquérir l’ensemble du continent nord-américain. Ce faisant il en retournait déjà le sens. Formulation défensive conçue pour protéger l’indépendance de nations américaines, la Doctrine Monroe devenait une formule offensive justifiant l’expansionnisme américain…

Manifest Destiny | Summary, Examples, Westward Expansion, & Significance |  Britannica

En 1861, toutefois, les Français allaient passer outre cette doctrine pour envahir le Mexique et y installer l’archiduc Maximilien d’Autriche. Triple affront aux Etats-Unis. Non seulement une puissance européenne reprenait pied sur le continent américain, mais c’était pour y installer une monarchie, et à la porte même des Etats-Unis. Pourtant, les Américains ne feraient rien, sinon émettre des protestations « diplomatiques ». Pourquoi ? Parce qu’ils étaient alors impétrés dans leur propre guerre civile…

De 1861 à 1865 le président Lincoln privilégia le combat contre les rebelles sudistes à tout engagement extérieur. Washington ne pouvait mener deux conflits de front et Napoléon III en avait tenu compte en ordonnant l’expédition qui fut lancée en décembre 1861, neuf mois après le début de la guerre de Sécession.

Par contre dès la fin du conflit, en 1865, le secrétaire d’Etat, William Seward fit comprendre aux Français que la situation avait changé. D’ailleurs, les Américains, dès leur conflit achevé s’étaient mis à livrer des armes aux Mexicains. Le repli français commença quelques mois plus tard.

Cet épisode reste la seule illustration du recours à la Doctrine Monroe dans sa stricte signification originelle. Les Etats-Unis ont mobilisé leur force pour secourir une nation américaine indépendante contre une puissance coloniale européenne. Dans presque tous les cas qui suivront, l’invocation de la Doctrine Monroe sera accompagnée d’une extension de sa fonction voire d’un détournement de son sens.

Ce sera le cas en 1895 lors d’un conflit impliquant, déjà, le Venezuela.

Caracas et Londres se disputaient sur le tracé de la frontière avec la Guyane, alors britannique. Caracas, invoquant la Doctrine Monroe, fit appel à l’arbitrage des Américains. Londres refusa cette médiation. Pour convaincre son homologue britannique d’accepter l’intercession des Etats-Unis, le secrétaire d’Etat américain d’alors, Richard Olney, lui adressa un courrier détaillé expliquant entre autres choses que : « les États-Unis sont pratiquement souverains sur ce continent, et leur décision fait loi pour les questions auxquelles ils limitent leur intervention. »

Richard Olney - Wikipedia

Et il finit par avoir gain de cause, créant un précédent remarquable. L’Angleterre venait de reconnaître aux Etats-Unis le droit d’intervenir dans les conflits entre Européens et nations de l’hémisphère occidentale, transformant la Doctrine Monroe en accord de sécurité régionale sous égide américaine… Les Etats-Unis s’érigeaient désormais en arbitre incontournable des litiges entre pays américains et européens.

En 1904, le président Theodore Rosoevelt irait encore plus loin avec son propre corollaire, faisant évoluer la Doctrine Monroe vers un simple outil d’intervention militaire.

Le monde venait d’entrer dans le vingtième siècle et les Etats-Unis dans l’âge de l’impérialisme. En 1898, les « rough riders »,  première unité de cavalerie des Etats-Unis avec Teddy Roosevelt à leur tête, avaient libéré La Havane du joug espagnol. Par le Traité de Paris, signé la même année, les Etats-Unis avaient obtenu d’annexer les Philippines, Guam et Porto Rico. Ils étaient désormais une puissance du continent américain et du Pacifique.

Les Philippines devinrent une colonie américaine jusqu’en 1946. Guam et Porto-Rico, petits ilots stratégiques, ont intégrés les Etats-Unis en qualité de « territoires » (leurs résidents ont la citoyenneté américaine mais pas le droit de vote) quitte à devenir plus tard, soit des nations indépendantes, soit les 51 et 52e Etats.

Quant à Cuba, l’île fut mise sous tutelle quelques années, le temps d’y installer un régime fiable. Pas question de l’annexer, ou d’en faire une colonie. Les Américains n’avaient pas « libéré » Cuba du joug espagnol pour le faire passer sous le joug de l’Oncle Sam…

Avant de partir ils incluront dans la nouvelle constitution cubaine, un amendement,  appelé « amendement Platt » du nom de son rédacteur, leur donnant un droit de regard sur la gestion du pays et un droit de retour, en cas de problème…

Teddy Roosevelt, devenu président des Etats-Unis avait personnellement insisté sur ce point. Les nouveaux dirigeants de Cuba devaient « bien se comporter », c’est à dire mener une politique favorable aux Cubains et aux Américains. Sinon gare…

Cette approche fut qualifiée de « politique du gros bâton ». Son principe serait officialisé en 1904 pour devenir le « corollaire Roosevelt » à la Doctrine Monroe et être appliqué à tous les pays d’Amérique latine. Dans son message annuel au Congrès, Roosevelt indiqua que « « des comportements répréhensibles persistants ou l’impuissance chronique de certaines nations d’Amérique latine pourraient rendre nécessaire une intervention des États-Unis, agissant en tant que puissance de police internationale. »

C’était un bouleversement considérable de la doctrine originelle. Le « droit de regard » du corollaire Olney, était désormais renforcé par un « droit d’intervention ». Et ni l’un ni l’autre n’étaient liés à une quelconque ingérence européenne. Par ce corollaire les Etats-Unis venaient de faire du continent américain leur arrière-cour. Désormais ils s’autorisaient à intervenir dans la politique des Etats du continent américain si leurs dirigeants n’étaient pas en mesure de garantir la liberté et les aspirations à la prospérité de leurs populations, où s’ils menaçaient les intérêts américains.

La Doctrine Monroe ne servait plus a protéger les Etats américains contre le colonialisme européen, elle servait désormais de justification au nouvel impérialisme américain. Ce corollaire a ouvert la voie à trente ans d’interventionnisme armé des Etats-Unis en Amérique latine.

Guide to U.S. intervention in Latin America : r/coolguides

Dès 1903, Roosevelt, toujours lui, était intervenu en Colombie pour y soutenir les rebelles indépendantistes du Panama, afin de relancer la construction d’un canal essentiel au commerce américain. Le Panama serait indépendant, mais le canal serait sous possession et contrôle américain !

A partir de 1905, les  « marines » seraient dépêchés à Saint Domingue, à Haïti (plusieurs fois), au Nicaragua, (plusieurs fois) à Cuba (encore) au Honduras, au Mexique, etc

Cet interventionnisme effréné prendra fin en 1933 avec l’élection de Franklin Delano Roosevelt qui mettra en place une politique dite de « bon voisinage ». Mais il reprendra de plus bel après la seconde guerre mondiale. Non plus au nom de la doctrine Monroe, mais au nom du « containment » c’est-à-dire de la lutte contre l’expansionnisme soviétique.

La guerre froide était passée par là. L’interventionnisme américain en Amérique latine n’avait plus besoin de se cacher derrière le paravent des sphères d’influence et du pré carré des Etats-Unis. La rivalité avec l’URSS autorisait toutes les interventions. En tant que leader et protecteur du « monde libre » les Etats-Unis se devaient de combattre le communisme partout où il se présentait.

Officiellement les Etats-Unis tentèrent d’échafauder une alliance continentale. Dès 1947 ils signaient le « pacte de Rio », (officiellement le Traité interaméricain d’Assistance Réciproque), alliance de dix-sept pays américains sur le modèle du futur Otan : une attaque contre un serait traitée comme une attaque contre tous.

Ce traité n’empêcha pas la jeune CIA, (l’agence fut créée en 1947) , d’intervenir au Guatemala, pourtant signataire du pacte de Rio, pour y renverser le président Arbenz en 1954, parce qu’il tentait de rapprocher le pays de l’Union soviétique. Ou à Cuba, après la révolution castriste de 1959. Ce traité n’empêchera pas non plus les Etats-Unis de Ronald Reagan de soutenir le Royaume Uni en 1983 lors du conflit avec l’Argentine autour des îles Malouines…

Les interventions américaines en Amérique Latine continueront tout au long de la guerre froide et même après : République dominicaine et Haïti dans les années 1960 ; Chili dans les années 1970, Grenade et Nicaragua dans les années 1980 ; Panama en 1989 puis Haïti encore dans les années 1990. Mais la Monroe Doctrine ne sera plus invoquée pour justifier ces interventions.

Au nom du droit international, le président Obama y renoncera même officiellement en 2013. A la faveur d’une guerre froide conclue vingt ans plus tôt, et d’un pivot de la politique étrangère américaine vers l’Asie, il décrétera en 2013 l’abandon de la Doctrine Monroe.

Le secrétaire d’Etat, John Kerry aura la primeur de l’annonce. Le 18 novembre 2013, dans un discours devant l’Organisation des Etats Américains il affirmera : « l’ère de la doctrine Monroe est terminée. » Annonce confirmée le lendemain par le président Obama lors d’une anodine conférence de presse avec le président du Mexique, Enrique Nieto : « la doctrine Monroe est finie ».

Obama nearly killed the Monroe Doctrine and Trump should revive it

Officiellement il s’agissait désormais de privilégier des relations d’égal à égal, et non plus de seigneur à vassal. Les pays latino-américains seraient traités en partenaires. Barack Obama avait toujours combattu la notion « d’exceptionnalité » que les Américains attachent à leur nation et à sa destinée. Il voulait une Amérique normale et normalisée.  Il condamnait l’impérialisme militaire américain du vingtième siècle. Pour lui, le progressisime et l’idéologie des droits de l’homme, devaient être les nouveaux véhicules de l’expansionnisme américain.

Son administration était aussi parvenue à deux conclusions complémentaires. Un, la Doctrine Monroe était devenue nuisible au soft power américain. Perçue comme une relique de l’impérialisme du vingtième siècle elle donnait une mauvaise image des Etats-Unis. Deux, le sort de l’Amérique latine importait désormais moins aux Etats-Unis. L’Asie était le continent de l’avenir et le champ de bataille du XXIe siècle serait l’océan Pacifique. Dès lors les pays des Caraïbes ou de la façade atlantique du continent américain importaient moins.

The long and short of US-China rivalry | News | Nature Index

C’était vrai mais trop sommaire. Le grand rival des Etats-Unis au vingt-et-unième est bien la Chine, mais cela ne signifie pas que les pays de l’hémisphère occidentale ont perdu leur intérêt stratégique. Au contraire. Puissance commerciale par excellence la Chine a besoin d’océans ouverts à la navigation et d’accès aux ports du monde entier. Elle a besoin de tous les pays disposant d’une façade maritime. C’est le cas de la plupart des pays latino-américain. D’ailleurs en quelques années Pékin a fait des avancées considérables sur ce continent pour devenir le premier partenaire commercial de beaucoup de ses pays.

China plots 'take over' of Latin America with new 'action plan' | Daily  Mail Online

Pékin était particulièrement lié au Venezuela de Maduro, ayant avancé des dizaines de milliards de dollars au régime qu’il se faisait rembourser en pétrole de contrebande. Fin 2025 80% des exportations de pétrole du Venezuela étaient destinées à la Chine.

Si le président Obama et son héritier le président Biden ont ignoré cette réalité elle n’a pas échappé à Donald Trump. D’autant que tous ces pays et en particulier le Venezuela disposent de ressources stratégiques (pétrolières et minières) considérables.

Dès 2019 le président Trump a donc réinstitué la validité de la Doctrine Monroe. Il a ciblé particulièrement deux Etats, le Venezuela, où il appelait à un changement de régime, et le Groenland, région autonome appartenant au Danemark, qu’il souhaite annexer. A l’ancienne !

National Security Strategy 2025 – États-Unis - AED/SNC-IHEDN

En 2025 dans la «  Stratégie de Sécurité Nationale », document qui détaille les objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis, un paragraphe complet est consacré au « corollaire Trump » à la « Doctrine Monroe ».

Voici ce qu’il dit : « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et feront respecter la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental, et de protéger notre territoire ainsi que notre accès aux zones géographiques clés de la région. Nous refuserons aux puissances extérieures à l’hémisphère la possibilité de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou de contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère. Ce “corollaire Trump” à la doctrine Monroe constitue une restauration de bon sens de la puissance et des priorités américaines, conforme aux intérêts de sécurité des États-Unis. »

The Trump Corollary to the Monroe Doctrine - World Geostrategic Insights

A noter qu’il n’est plus question de puissances « européennes » mais simplement « extérieures ». La Chine est expressément visée.

Cette reprise de contrôle par les Américains a déjà commencé. En 2025, la compagnie chinoise (Hong Kong) CK Hutchinson a perdu ses deux concessions pour la gestion des ports de Cristobal  et Balboa aux deux extrémités du canal de Panama au profit d’un consortium américain. Le Pérou a décidé de réévaluer sa coopération avec la Chine dans le cadre du projet global chinois appelé « initiative ceintures et routes ». Et Nicolas Maduro est désormais aux mains de la justice américaine.

New Map of the Belt and Road Initiative | Clingendael

Depuis son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a fait bien plus que restituer la Doctrine Monroe. Sa politique vis-à-vis du continent américain est un amalgame de toutes les approches utilisées par les Etats-Unis depuis deux siècles. C’est un cocktail explosif qui associe sphère d’influence, impérialisme, droit de la force, politique du « gros bâton » et même « diplomatie de la canonnière ». En clair Donald Trump s’autorise toutes les armes de la persuasion à la coercion pour imposer ses volontés. Au nom de sa puissance. Parce que la puissance donne des privilèges.

Par contre il se défend de vouloir changer les régimes et libérer les peuples. Ces évolutions peuvent être les résultats indirects de sa politique, elles n’en sont pas les objectifs officiels. A preuve, Trump a capturé Maduro et laissé (pour l’instant) sa vice-présidente prendre les commandes du pays. Il juge plus pratique et moins couteux de traiter avec un dirigeant étranger à qui, il peut tout demander, sous la menace de frappes militaires ponctuelles, que d’envoyer des milliers de soldats, de pseudo-experts et activistes reconstruire une administration à leur image.

Une chose est sûre, Donald Trump entend mettre à profit toute la puissance des Etats-Unis pour en faire le maître exclusif et incontesté de tout l’hémisphère occidental.  Comme un lointain écho à la Doctrine Monroe.

 

 

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