En France, Eric Zemmour, vient d'être "viré" par la chaine I-Télé, qui a mis fin à l'émission "ça se dispute" après la parution d'une interview controversée donnée par le journaliste au quotidien italien Corriere della Serra. A cette occasion le site Atlantico m'a demandé de répondre à trois questions sur la liberté d'expression aux Etats-Unis. Voici ces questoins et mes réponses. Vous pourrez lire l'ensemble de l'entretien sur le site Atlantico.fr à l'adresse: 

http://www.atlantico.fr/decryptage/derriere-zemmour-liberte-expression-quand-bonnes-intentions-sapent-fondements-democratie-dominique-jamet-gerald-olivier-1916538.html/page/0/1

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Atlantico : A la suite d'une interview à la traduction controversée accordée par Eric Zemmour au journal italien Corriere della serra, une polémique a été lancée par Jean-Luc Mélenchon, Beranrd Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, et Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, qui a abouti à l'éviction du journaliste de l'émission à laquelle il participait toutes les semaines sur i-Télé. Certains demandent même à présent qu’Eric Zemmour soit remercié par RTL et qu’on ne l’invite plus sur les plateaux… 
Aux Etats-Unis  la liberté d'expressions est protégée par le premier amendement de la Constitution. Cette liberté a-t-elle pour autant entraîné ou favorisé des déferlements de haine raciste outre-Atlantique ?
 
Gérald Olivier : Le 1er amendement protège en effet la liberté d'expression, c'est-à-dire qu'il protège le droit des citoyens de s'exprimer  librement vis à vis du gouvernement, il ne protège pas les citoyens entre eux, et si vous tenez des propos racistes vous pouvez être poursuivi par une personne ou un groupe. D'autre part il existe aux Etats-Unis une limite à la liberté d'expression qui est l'incitation à la violence (pas à la haine, à la violence) c'est-à-dire que si le discours de telle ou telle personne risque de déboucher sur des heurts, ce discours peut être restreint (ce fut le cas avant et surtout après le 11 septembre dans les mosquées du New Jersey). Mais sur le fond, le principe  des pères fondateurs et le principe appliqué par la jurisprudence sont que toutes  les idées peuvent s'exprimer, même celles que l'on peut juger répugnantes. Le négationnisme n'est pas un délit, comme en France, il existe un parti Nazi (plusieurs en fait, souvenez-vous du film the Blues Brothers où les Nazis de l'Illinois ont un rôle important), le Ku Klux Klan a pignon sur rue, etc. Le seul parti réprimé fut le Parti Communiste entre 1920 et 1970,  justement parce qu'il était perçu comme menaçant la sécurité nationale... Depuis internet, il existe un grand débat autour de ce que les Américains appellent le "Hate Speech" ("discours de haine"), mais la question n'est pas résolue. Elle tient plus au fait que les gens "se lâchent" dans leurs propos en ligne qu'à la nature de certains de ces propos.
 
Comment les éventuelles incitations à la haine raciste sont-elles gérées dans l'espace public américain ? Un scénario à la Zemmour serait-il possible ?

Gérald Olivier : Votre question porte sur la liberté d'expression au sein de l'espace médiatique, et là il faut remarquer deux choses. La première est que la diversité des idées présentes sur les écrans et dans les médias est beaucoup plus importante aux Etats-Unis qu'en France. La seconde est que l'on apprécie les polémistes et que l'on recherche même à les faire "déraper" parce que ça fait grimper l'audience. Ce qui n'existe pas est cette unanimité implicite du corps journalistique et son adhésion à une forme de pensée que certains pourraient assimiler à la "pensée unique". Tout cela pour dire que "l'Affaire Zemmour" n'aurait pas les mêmes contours.

Fox News William O'Reilly

Aux U.S.A vous avez NBC, MSNBC ou CBS qui sont clairement identifiées comme des chaines de "gauche" c'est à dire "sociales-libérales", progressistes sur les questions de mœurs, d'immigration, de la couverture santé, etc., qui correspondent au public "démocrate" ou "indépendant", et vous avez aussi Fox News, et de nombreuses télévisions et radios locales affiliées, qui au contraire sont identifiées comme des chaines résolument "républicaines", avec tendance "tea party" (même si c'est un chroniqueur de CNBC, Rick Santelli qui évoqua le premier le tea party). Fox News a désormais une petite sœur qui s'appelle One America Network News (OAN). Les journalistes font très souvent dans la provocation et parlent avec un bagout devenu rare en France. Rush Limbaugh a été le premier à lancer ce type de discours d'une franchise à la limite du "trash", depuis il y a eu Glenn Beck, et Bill O' Reilly, il y a des femmes comme Laura Ingraham, très à droite et qui a pourtant partagé un plateau avec George Stephanopulous sur NBC. Aux U.S.A. Zemmour serait un polémiste parmi d'autres (sachant que le type de courant de pensée qu'il représente est typiquement français et n'a pas d'équivalent là-bas), il se pourrait qu'il soit montré du doigt, dénoncé, raillé dans certains médias mais pas "viré" par une direction (l'idée que des journalistes puissent se mettre d'accord pour virer leur collègue parce que ses idées leur déplaisent en dit très long, je le crains, sur l'étroitesse d'esprit de la profession aujourd'hui, et le "suivisme" qui la caractérise...)  Aux U.S.A. on est viré parce qu'on a couché avec la femme du patron, par pour ce qu'on pense...

Laura Ingraham ABC2

Le fait que la parole soit plus libre joue-t-il un rôle de catalyseur aux Etats-Unis, là où de plus grandes restrictions pourraient avoir pour effet pervers de faire "fermenter" les haines entre les communautés ?

Gérald Olivier : Cette question décrit la situation en France, en fait. Etrangement, Zemmour dans ses chroniques dénonce souvent le "communautarisme", mais il aurait une plus grande liberté d'expression au sein d'un pays qui pratique le "communautarisme", à savoir les Etats-Unis. Mais là encore je veux apporter deux bémols. Un, le communautarisme aux Etats-Unis n'est pas ce que l'on croit; deux, les limites à la liberté d'expression existent bel et bien et très souvent elles se manifestent sous forme d'une autocensure.
Le communautarisme aux Etats-Unis a été une réalité pour chaque première génération d'immigrants, ensuite il y a brassage, c'était le cas hier, c'est le cas aujourd'hui et le brassage est même plus vaste, donc le communautarisme américain n'empêche pas l'assimilation. Au contraire il l'accompagne. Il faudra voir si aujourd'hui, de par l'existence d'un islamisme radical et d'une communauté musulmane plus importante, ce groupe parvient à résister durablement au "brassage" et à l'assimilation. Rappelons au passage que le "patriotisme" américain est légendaire et que toutes les communautés se retrouvent unies dans leur allégeance au drapeau et la fierté qu'il inspire. Communautarisme et Patriotisme sont les deux "mamelles " de la citoyenneté américaine, et le patriotisme l'emportera toujours sur la communauté. C'est un élément fondamental. Le principe de base de la démocratie américaine est la protection des minorités et des faibles. Toutes les communautés ont donc profité de cette protection (ce qui n'était pas le cas en Europe) et tous leurs membres  ont donc des raisons d'être fières d'être "Américains").

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Tout n'est néanmoins pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le discours social (au bureau, au restaurant, entre amis, etc.) est extrêmement policé. Il est axé sur une recherche d'harmonie, l'évitement des conflits et il est donc devenu très vide. On ne parle pas "politique" entre gens de bonne compagnie, pour éviter les désaccords ou les disputes. Et l'on respecte les orientations de chacun. Le "politiquement correct" a engendré un comportement de façade totalement lisse dont certains commencent en effet à se lasser. Et il y a là désormais un contraste saisissant entre l'Amérique des villes côtières (New York, Boston, Miami, New Orleans, Los Angeles, San Francisco, Seattle,...) et les villes de l'intérieur, notamment du sud et des rocheuses (Memphis, Dallas, Denver, Salt Lake City, etc.). Les premières sont cosmopolites et d'une tolérance béate, les autres sont rustres et conservatrices. Le discours "rustre" occupe aujourd'hui sur les ondes une place qui avait un temps disparu, signe d'un retour de balancier.