L’aveu d’Obama se disant favorable au « mariage gay » a été présenté comme une confession précipitée par les évènements. Ne serait-ce pas plutôt une décision politique murie et planifiée? Décryptage.

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C’est un cas d’étude pour les écoles de journalisme. Un coup de « com » politique parfait. Une opération invisible et inodore qui a piégé les médias, offert une exposition médiatique favorable, ainsi que des rentrées sonnantes et trébuchantes pour un coût politique quasi nul.  De quoi s’agit-il ?  De « l’aveu » du président Obama se disant  « personnellement » favorable au mariage homosexuel !

La chose a été présentée comme une confession rendue nécessaire par une « gaffe » du Vice-Président. C’était en fait  un coup de communication délibéré, planifié et parfaitement mené. Récit et décryptage.

Tout commence le dimanche 6 mai. Sur NBC, lors d’une des traditionnelles interviews politiques dominicales, Joe Biden, le Vice-président se dit « à l'aise avec le fait que des hommes se marient avec des hommes, que des femmes se marient avec des femmes et qu’ils partagent exactement les mêmes droits et les mêmes libertés que des hétérosexuels hommes et femmes qui se marient entre eux… »  

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L’annonce est immédiatement reprise par tous les médias. La question du mariage homosexuel n’est pas brûlante, mais elle fait partie des questions « clés » de la campagne présidentielle. Celles qui dépassent  le cadre des électeurs concernés et servent de marqueur politique entre les candidats.

 Depuis son entrée à la Maison Blanche, Obama avait évité de se prononcer sur le sujet. D’autant qu’il n’avait cessé de changer d’avis par le passé. En 1996, candidat au Sénat de l’Illinois, il était « pour ».  En 2004, candidat au Sénat de Washington, il était « contre ». En 2008, candidat à la présidence, il n’était plus sûr de rien...

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Pour  les observateurs, si Biden s’est exprimé librement sur le sujet, c’était avec l’assentiment et même à la demande de la Maison Blanche ! Pas du tout répond l’intéressé, « je me suis emballé, j’ai gaffé ». Biden est connu pour ne pas savoir tenir sa langue. Son explication est crédible. Pour convaincre de sa sincérité, il se fend  d’une lettre au président où il se confond en excuses pour l’embarras causé. Car la question ayant été ainsi mise sur la table les médias veulent  désormais savoir ce que pense vraiment le président. Le voilà « obligé » de s’exprimer alors qu’il n’y était  pas préparé…

Obama organise donc « dans la précipitation », selon la Maison Blanche, une interview avec la chaine ABC pour le mercredi 9 mai. Elle ne doit être diffusée que le jeudi 10 au matin dans l’émission « Good  Morning America » mais son contenu est révélé à la presse d’emblée. Et là, Obama  affirme que : «  personnellement…,  je pense que les couples d’un même sexe devraient pouvoir se marier. » Il précise qu’il s’agit bien d’une opinion « personnelle », pas d’une position politique.  En conséquence, c’est aux Etats de se prononcer, individuellement, s’ils le souhaitent. Il n’entend ni engager ni soutenir de  législation sur le sujet.

A peine déterrée la question est donc ré-enterrée !  

Néanmoins, l’annonce  fait l’effet d’une petite bombe politique. Pour la première fois  un président se déclare favorable au « mariage gay ». Les médias et les observateurs réagissent comme un seul homme. Tous font leur une sur cette prise de position et louent le courage politique du président… 

Courage politique, disent-ils  parce qu’une majorité d’Américains demeure opposée à ce mariage et qu’en année électoral cet aveu pourrait coûter des voix… A y regarder de près ce n’est pas vrai.

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L’opinion américaine n’a cessé d’évoluer sur la question, dans un sens favorable au mariage gay. De telle sorte que le rapport de force a été inversé. Voici dix ans 47% y étaient fermement opposés, aujourd’hui  47% y sont favorables et 43% opposés, les autres ne se prononçant pas. Un sondage Gallup effectué au lendemain de l’annonce présidentielle donnait même 51% d’opinions favorables.

Obama ne va pas contre l’opinion, il lui emboite le pas. Ses conseillers suivent tous les sondages au jour le jour et la nature autant que le timing de son annonce n’avaient  rien d’anodin.

Pour preuve, moins d’une heure après l’intervention du président sa campagne diffusait un spot télévisé accusant Mitt Romney, le candidat républicain à la Maison Blanche, d’être «à la traine sur les droits des homosexuels ». A l’évidence la vidéo avait été préparée à l’avance et l’intervention présidentielle planifiée.  

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Pourquoi donc cette annonce ? Et pourquoi maintenant ?

La question du mariage gay détourne l’attention du public de la conjoncture difficile. Elle permet à Obama d’orienter la campagne vers le terrain des « sujets de société » et non plus de l’économie, où il  est largement devancé par Mitt Romney.

Sa prise de position déplace aussi le curseur politique du sujet et rejette Romney un peu plus dans le camp des « conservateurs », avec l’idée de lui faire perdre des voix indépendantes, celles-là même qu’il courtise à présent. 

Au-delà du vote « gay », c’est le vote « jeune » qu’Obama recherche. Les 18-35 ans l’ont massivement soutenu en 2008. Ils sont plus largement favorables au mariage gay que leurs ainés. Obama se rappelle donc à leur bon souvenir, alors qu’il a pu les décevoir sur d’autres sujets.

Enfin, par sa prise de position, Obama courtise tous les milieux où les gays sont très présents:  la mode, les arts, le cinéma, la culture... Des milieux qui contribuent  financièrement aux causes démocrates. Or au lendemain de cette prise de position, le 10 mai, Barack Obama recevait le tout Hollywood pour lever des  fonds de campagne chez son ami le séduisant et toujours prêt à défendre la bonne cause, George Clooney lui-même, à Los Angeles.  A ce dîner Obama récoltera plus de quinze millions de dollars !

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Pas mal pour une soirée ! Aurait-il fait aussi bien sans la tempête médiatique qu’il avait  lui-même provoquée ? Pas sûr.

Il s’est donc offert un coup de pub. Et un coup de pub gratuit. Sans contrepartie politique à donner. Car il ne s’est engagé à rien ! Sinon à laisser la question aux Etats. Ce qui est déjà le cas.

De fait ceux-ci n’ont pas attendu la permission d’Obama pour se prononcer sur le mariage homosexuel. Pas plus tard que le 8 mai, la Caroline du Nord a voté à 61% pour l’interdire. Six Etats seulement l’autorisent: Connecticut, Iowa, Massachusetts, New Hampshire, New York,  Vermont . Un autre l’autorisait mais à renoncé par  référendum populaire, la Californie. Un autre devrait le reconnaître à partir du mois de juin, Washington.  Quarante-et-un s’y opposent, soit par un amendement à la Constitution de l’Etat, soit par un texte législatif. Un dernier ne se prononce pas, le Nouveau Mexique ! 

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Si la question prend de la place dans les médias, elle concerne comparativement peu d’Américains. Selon le Census Bureau (services du recensement) les couples homosexuels représentent moins de 1% de la population américaine.  Les organisations « gay » estiment leurs propres troupes à « entre 2 et 8% » de la population.

Mais le plus drôle dans cette affaire c’est que si les médias se sont faits (ou laissés) berner par la mise en scène d’Obama, les Américains ont  vu à travers l’écran de fumée :  67% d’entre eux estiment que la prise de position d’Obama répond à une motivation politique.

New Yorker Gay marriage cover