United-States-Cuba-Cartoon

La folie, disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose en espérant que le résultat finisse par être différent. C’est en reprenant cette citation que le président Obama a justifié le brusque retournement de la politique américaine envers Cuba.
Sa décision de normaliser les relations avec La Havane est historique. Ne serait-ce que parce qu’elle met fin à un embargo et une approche gelés depuis 1960, soit plus d’un demi-siècle. Mais elle tient surtout à la situation particulière du président Obama : en fin de mandat, et en minorité au Congrès. Elle illustre à la fois son état d’esprit à l’automne de sa présidence, et la faiblesse des régimes démocratiques.   Le président américain agit comme quelqu’un qui n’a plus de compte à rendre et veut simplement laisser sa marque sur l’histoire. 

Obama press conference nov 14 2012

Dans deux  posts publiés autour des  élections de novembre, j’avais indiqué que le président Obama, confronté à une majorité hostile au Congrès pourrait désormais se concentrer sur la politique étrangère, et agir à sa guise de manière à conforter sa  place dans les livres d’histoire. (voir les posts de 3 et 5 novembre 2014 intitulés « l’enjeux des mid-terms » et « vague républicaine »)

C’est exactement ce qu’il vient de faire. Son geste envers Cuba est comparable à celui de Richard Nixon quand il avait décidé de se rendre en Chine en 1972. Les deux pays étaient en froid depuis vingt-cinq ans. Mais La Chine était un géant du monde, et une puissance en devenir. Les Etats-Unis ne pouvaient l’ignorer. Il fallait faire un geste.  Il fallait surtout « oser » le faire. Car la Chine de Mao était  un « empire du mal » qui avait causé un tort considérable aux Etats-Unis en Corée et au Vietnam… 

Nixon_Mao_1972-02-29

Toutes proportions gardées, c’est aussi le cas du Cuba des frères Castro. Cet îlot communiste au large de la Floride, n'a jamais été qu'une épine dans le pied de l'Amérique, mais elle a néanmoins entraîné embarras et humiliations, comme la fameuse invasion manquée de la Baie des Cochons en 1961. Le sujet est à la fois émotionnel et stratégique pour les Américains. Un peu comme l’Algérie française pour certains français…


Cuba était jusqu’en 1958 le terrain de jeux de l’Amérique. On y venait  pour ses plages, ses palmiers, ses casinos ; pour les filles du « malecon » (le jetée de La Havane), les cigares et le rhum. Les « majors » texanes contrôlaient le commerce pétrolier, la mafia avait sa main sur les jeux, et les représentants de commerce venaient s’encanailler à bas prix.

map

Tout cela cessa avec la révolution et l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro le 1er janvier 1959.  L’administration Eisenhower, qui avait laissé tomber le dictateur Fulgencio Batista, trop sulfureux, ne voulait pas de Castro non plus et refusa ses ouvertures. Elle planifia, au contraire,  de le renverser. Lui se tourna vers Moscou. Notamment pour se fournir en armes, Car Washington avait mis un embargo sur ce commerce dès les premiers jours de la rébellion. Quand les pétroliers américains refusèrent de raffiner le pétrole d’Union soviétique, Castro nationalisa leurs compagnies. Washington répondit par un nouvel embargo, le 17 octobre 1960, concernant les exportations en direction de Cuba. Castro répliqua en nationalisant toutes les entreprises américaines et en expropriant tous les américains. Le 3 janvier 1961 les relations diplomatiques entre les deux pays étaient suspendues.

Kennedy et Embargo cuba

A noter qu’à cette date John Kennedy, que l’on associe systématiquement avec l’embargo, n’était pas encore président. Elu le 8 novembre 1960 il ne prit ses fonctions que le 20 janvier 1961. Par contre en septembre 1962 c’est bien lui qui étendit l’embargo à tous les produits en direction et en provenance de Cuba… Y compris ces fameux petits cigares qu'il fit acheter pour lui même, selon la légende, avant de signer le décret...
A noter aussi que cet embargo ne concernait que les Etats-Unis. Cuba était libre de commercer avec le reste du monde et le reste du monde avec lui. D’ailleurs Cuba est depuis vingt ans membre de l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce. A croire que le monde n’a pas eu grand-chose à offrir à Cuba, car l’île manque toujours autant de denrées essentielles.
L’embargo américain fut assoupli sous Jimmy Carter en 1977, mais renforcé sous Bill Clinton. La loi dite « Helms Burton » de 1996 menaça de sanctions aux Etats-Unis les compagnies étrangères qui feraient des affaires avec Cuba. Malgré les protestations de l’Union européenne, la loi fut votée et observée…

Balseros, réfugiés cubains voguant vers la Floride

Malgré cela, le régime castriste ne fut jamais menacé. L’émigration servant de soupape de sécurité. Régulièrement, Castro ouvrait ses geôles et fermait les yeux sur les milliers de ses concitoyens qui tentaient la traversée vers la Floride sur des radeaux de fortune… Avec le temps, Cuba  devint un symbole de résistance à l’ogre américain. Pas question pour Washington de transiger avec son régime. Ainsi la question cubaine fut figée dans une hostilité de principe. Sans conciliation possible.

Little Havana

D'autant que les Etats-Unis comptent deux millions de citoyens d'origine cubaine. Qui sont autant d'électeurs, et disposent d'un lobby très actif et inflexible dans son opposition au régime. Ils vivent principalement en Floride, mais aussi à New York et dans le New Jersey. Ils sont les enfants et petits-enfants de Cubains qui ont réussi à fuir, au péril de leur vie, qui ont tout perdu ou tout abandonné, dont Castro et sa bande a usurpé les biens, et dont les proches, sinon eux-mêmes,  ont été emprisonnés, torturés et parfois tués. Normaliser les relations avec ce  régime c’était nier leur souffrance, effacer leur souvenir. Une décision inconcevable pour un homme politique devant tôt ou tard aller défendre ses choix devant les électeurs. D’ailleurs Marco Rubio, sénateur de Floride et fils d’immigrés cubains, tout comme Jeb Bush, ancien gouverneur de Floride, et tous deux  candidats potentiels à la nomination du parti républicain pour la Maison Blanche, ont vivement critiqué la décision d’Obama. 

marco rubio

Seul un homme politique en fin de carrière pouvait prendre un tel risque. Surtout un homme voulant laisser sa marque sur l’histoire et dont l’audience n’est plus seulement américaine, mais déjà mondiale. Obama est cet homme. A deux ans de sa retraite de la Maison Blanche, il a retrouvé la  liberté d’action de ceux qui n’ont pas de compte à rendre. « Ma présidence est entrée dans son dernier quart-temps, dit-il. Il se passe toujours des choses intéressantes dans le dernier quart-temps. »
Du temps où il était candidat, Obama tenait un autre discours.  Il avait, certes, critiqué l’embargo pour son inefficacité durant ses campagnes électorales : «  Il faut envisager de faire évoluer notre politique, l’embargo a été mis en place alors que je n’étais même pas né, avait-il dit, ce qui était valable il y a cinquante ans ne peut pas l’être à l’âge d’Internet et de Google… » Mais il avait toujours pris soin d’ajouter une mise en garde à ses critiques : « Sachez une chose, ma politique envers Cuba sera guidée par le mot « libertad » (sic)… je présenterai un choix clair au régime : si vous faites un pas vers la démocratie, en commençant par libérer tous les prisonniers politiques, nous ferons un pas en vue de la normalisation. »
Or les prisonniers politiques cubains sont toujours en prison, mais la normalisation  est déjà en route ! Seuls deux prisonniers américains, un humanitaire et un agent, ont été libérés. La main tendue américaine s'est  faite sans compensation... 

Castro et Kroutchev

A la vérité cette normalisation n’est que partielle. Car l’embargo ne peut pas être levé sans un vote du Congrès, que la majorité républicaine n’est pas prête à approuver. Le président Obama a simplement  autorisé les déplacements, facilité l’utilisation de  cartes de crédit américaines sur place, augmenter les montants que les Américains peuvent transférer (deux mille dollars par an, au lieu de cinq cents), étendu les échanges (qui vont surtout dans un sens et sont constitués  de produits alimentaires) et surtout restauré les relations diplomatiques avec l’ouverture prochaine d’une ambassade américaine à la Havane !

Cuban americans & flag

Elle n’en est pas moins une bouée de sauvetage lancée au régime, et indirectement au peuple cubain. Car les nouvelles devises et denrées qui vont circuler à Cuba rendront le quotidien des Cubains moins difficile,  mais elles ne changeront rien à leur sort et permettront au régime de se perpétuer un certain temps…

Pourtant elle peut paraître bien  tardive. Elle survient avec vingt-cinq ans de retard. La décison de s'ouvrir à Cuba aurait dû être prise par le président George Bush au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989, ou après l’effondrement de l’Union Soviétique en décembre 1991. L’isolation et l’affaiblissement systématique de Cuba se justifiaient du temps de la Guerre Froide. Celle-ci achevée et le principal soutien idéologique et financier du régime, à son tour mis à bas, cette politique n’était plus nécessaire. Elle était même devenue contre-productive. Le régime a su s’accommoder des circonstances et le peuple cubain a appris à se serrer la ceinture en attendant des jours meilleurs, c’est-à-dire la fin des deux frères…

 Obama handshake and Nixon handshake with Castro Brothers

Etrangement c’est aussi ce qu’attendaient les présidents américains. Il était politiquement suicidaire de proposer un «deal» à Fidel Castro. A peine moins à Raul. Mais, eux deux disparus, un dialogue se serait engagé avec leurs successeurs. A l’évidence la longévité des frères terribles aura eu raison de la patience  des présidents américains. Et il aura fallu un président débarrassé de toute contrainte électorale, c’est-à-dire libre de faire le choix qui déplait,  pour faire ce geste. Une drôle de leçon pour la démocratie…