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Perdre son ministre de la Défense quand on est en guerre, ce n’est jamais bon. Perdre son ministre de la Défense quand on est engagé dans trois guerres, c’est pire. C’est pourtant la situation dans laquelle se trouve le président américain Barack Obama. Alors que le Pentagone est toujours impliqué en Irak et en Afghanistan, et qu'il mène désormais une campagne de frappes aériennes contre les positions tenues par le groupe terroriste qui se fait appelé Etat Islamique au Levant (ISIS en anglais, « daech » dans les médias français, EIL ici), le patron des forces de défense américaine, Chuck Hagel a soudainement jeté l’éponge.
Le 24 novembre,  il a remis sa démission. Cette décision est un aveu d’impuissance personnelle et une défaite pour le président Obama, déjà très affaibli par les élections de mi-mandat. Mais cette décision est surtout révélatrice des profondes divisions qui taraudent l’administration, quant à l’engagement américain contre ISIS.
C’est là le cœur du problème.
Chuck Hagel a succédé à Léon Panetta à la tête du Pentagone le 27 février 2013. Il était précédemment sénateur du Nébraska. C’est aussi un ancien combattant du Vietnam qui a reçu deux « purple hearts », la médaille des blessés au combat. Bien que membre du parti républicain, Hagel fut dans les années 2000 un vif critique de la guerre américaine en Irak. Sa nomination par Obama était un pied de nez au parti de l’éléphant car la mission principale d’Hagel était de superviser le retrait progressif des GIs de ce théâtre.
Mais les choses ne se sont pas tout à fait déroulées comme prévues…
La révolte syrienne contre le régime de Bachar el Assad a compliqué le jeu. L’administration Obama, convaincue de la chute rapide du rais alaouite, prit d’abord fait et cause pour l’insurrection. En parole du moins. Sans prendre part de près ou de loin aux combats. Mais promettant de le faire si l’adversaire franchissait certaines limites. Le recours à des armes chimiques constituait une de celles-ci. On savait le régime de Bachar al Assad détenteur de telles armes, il ne pouvait les utiliser sous peine de représailles. C’est pourtant ce qu’il fit en août 2013. Le fait fut découvert et le président Obama annonça des frappes punitives contre le régime! François Hollande fit de même, n’attendant que le signal américain pour lâcher ses avions. Mais le signal ne vint pas… Obama avait renoncé à agir. Pour de multiples raisons, parmi lesquelles, les négociations en cours sur le programme nucléaire iranien qu’il ne voulait pas voir interrompues; la relation avec la Russie de Vladimir Poutine, déjà tendue, sachant que l’Iran comme la Russie sont des alliés de la Syrie ; mais aussi le fait que ces frappes risquaient de bénéficier à un autre acteur local que les Etats-Unis ne voulaient à aucun prix soutenir : ISIS.
La lutte contre le régime de Bachar el Assad avait progressivement basculé. Les groupes laïcs et occidentalisés qui avaient lancé la rébellion venaient d’être dépassés par des éléments radicaux islamistes liés à Al Qaida et sa dernière métastase, l’EIL. Ce qui plaçait l’administration Obama devant un choix cornélien : affaiblir Assad, et donc favoriser l’établissement d’un régime terroriste islamique, revendiquant ouvertement l’établissement d’un califat sur la région; ou bien combattre EIL au nom de la lutte contre le terrorisme islamique, au risque d’aider indirectement le régime de Bachar al Assad à se maintenir…
Chuck Hagel considérait que le régime de la famille Assad était, par son absolutisme et sa répression des libertés, un terreau favorable au terrorisme. Hagel était partisan de frappes contre Bachar al Assad, fin de détruire le terreau principal de recrutement et de légitimité de l’EIL. Il plaidait également pour un renforcement de l'aide à l’ASL, Armée Syrienne Libre, la faction la plus pro-occidentale des combattants syriens. Son analyse était proche des analyse produites par les renseignements saoudiens et turcs, deux alliés historiques des Etats-unis dans la région.

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Le chef d’Etat-major des armées, le général Martin Dempsey soutenait au contraire la position inverse. A savoir  lutter en priorité contre l’Etat islamique et laisser en place le régime de Bachar al Assad  comme rempart contre le terrorisme.
Rapidement isolé sur sa position Hagel a fini par abandonner. Il a refusé de voir les Etats-Unis agir comme les alliés de Bachar. Du coup sa démission marque la victoire de la ligne Dempsey au sein de l’adminsitration Obama, c’est-à-dire la coopération, au moins temporaire, avec le régime de Damas comme rempart contre le djihadisme. Entre deux maux, l’Amérique a choisi  le moindre.
C’est une grande déception pour tous les milieux progressistes à Washington. Les Etats-Unis se rangent à nouveau du côté des hommes forts et des régimes forts, alors qu’ils dénonçaient, il y a peu, tous leurs manquements aux règles démocratiques. Mais c’est une grande victoire du réalisme politique, car du  point de vue de l’intérêt de l’occident Bachar vaut mille fois mieux qu’El Baghdadi.

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Qu’en sera-t-il du nouveau secrétaire à la Défense ? C’est Ashton Carter, l’ex- numéro deux du DoD (Department of Defense) qui a été désigné par le président Obama. Sa nominatoin doit être confirmée par le Sénat.  Âgé de 60 ans, Carter a passé trente ans au Pentagone, pour finir en charge des programmes d’acquisitions. Diplomé de Yale et Harvard c’est un technocrate, comptable et négociateur, pas un stratège international. Ni même un soldat. Il n’a jamais porté l’uniforme, ni combattu. Sa fonction sera de maximiser un budget en peau de chagrin, pas de définir les orientations politiques. Carter, jusqu’en 2013 était convaincu, comme le président Obama, que le terrorisme avait été vaincu et que l’Ere d’insécurité ouverte le 11 septembre, était désormais close. Chacun sait désormais que cette vision était largement illusoire. Du coup il est envisageable que le général Dempsey et l’état-major puisse continuer de prévaloir auprès du président, et que les Etats-Unis continue de privilégier la lutte contre harceler ISIS à cele contre le régime syrien.