Le discours d’investiture de Donald Trump restera pour sa force verbale et sa brutalité crue, résumée par une expression choc « American Carnage », un carnage américain! Médias et réseaux sociaux se sont emparés de l’expression, le plus souvent pour la railler. Elle renvoie pourtant à une réalité qui fait aussi  l’Amérique d’aujourd’hui.

Donald Trump inauguration speech 2

 A force de discuter des chiffres, on en oublie les mots. L’investiture de Donald Trump a, d’entrée, suscité une polémique sur l’ampleur de l’assistance présente. Néanmoins son discours était plus important que le nombre des personnes s’étant déplacées pour venir l’écouter et assister à la cérémonie. D’autant que celle-ci fut suivie par 31 millions de téléspectateurs, aux seuls Etats-Unis, soit plus que celle d’Obama en 2013, et plus que celles de George W. Bush, Bill Clinton, George Bush père ou Ronald Reagan en 2005. Sans parler du reste du monde !

La bataille des chiffres passera, les mots resteront. Et deux sont déjà entrés dans l’histoire : « American Carnage » !

Avec ces mots, le nouveau président des Etats-Unis a dressé un portrait très sombre de l’Amérique et fait, implicitement, le procès des politiques économiques et sociales des trente dernières années! Selon certains (dont la plupart des médias) ce portrait n’était qu’un reflet déformé de la réalité. Selon d’autres (les électeurs de Trump), c’était  une peinture sans concession du pays qu’ils côtoient tous  les jours. Le décalage n’a rien d’étonnant. Les médias ont « raté » le phénomène Trump parce qu’ils ne côtoient pas cette Amérique-là.

Trump_Inauguration view from the capitol

Trump au contraire a bâti sa victoire sur ce peuple et il a commencé par lui rendre hommage. Comme durant sa campagne, Trump a d’abord dénoncé le « système ».  Ses propos étaient moins populistes, qu’ils n’étaient anti-élitistes et anti-Washington. Il a joué le peuple contre l’establishment. L’ironie étant que les deux étaient alors réunis devant lui:

« La cérémonie d’aujourd’hui a un sens particulier. Il ne s’agit pas simplement de transmettre le pouvoir d’une administration à une autre, ou d’un parti à un autre, il s’agit de prendre le pouvoir de Washington et de le rendre  à vous, le peuple. Pendant trop longtemps une  petite élite dans notre capitale a profité des avantages du  système pendant que le peuple en faisait les frais… Washington s’est enrichi mais le peuple n’a pas eu accès à ces richesses. Les politiciens ont prospéré mais les emplois sont partis ailleurs et les usines ont continué de fermer. »

« Tout cela change, ici et maintenant…Ce moment vous appartient… Ces Etats-Unis d’Amérique sont votre pays…Le 20 janvier 2017 restera comme le jour où le peuple a repris le pouvoir… Les hommes et les femmes laissés pour compte ne seront plus oubliés. » 

« Les Américains veulent de bonnes écoles pour leurs enfants, des quartiers sûrs pour leurs familles, et de bons emplois pour eux. Il s’agit d’attentes raisonnables et légitimes…Mais trop de mères de familles sont piégées par la pauvreté dans les ghettos; trop d’usines fermées jonchent notre sol comme des pierres tombales;  notre système éducatif  déborde d’argent mais nos enfants manquent d’instruction; et le crime, la drogue et les gangs ont détruit la vie de trop de gens… Ce carnage américain prend fin ici. »

Donald Trump's inauguration

C’est le cœur du sujet. Est-ce là un portrait de l'Amérique réelle? Ou la vision de ceux que Hillary Clinton avaient qualifiés de "déplorables"? 

Les faits sont têtus et les chiffres parlent. Ils penchent pour la version de Donald Trump. Malgré sa popularité personnelle, Barack Obama laisse derrière lui une Amérique divisée et meurtrie dont les plaies sont saillantes: recul industriel, revenus stagnants, emplois précaires, système éducatif en crise, violences urbaines, criminalité en hausse, relations raciales tendues, etc. Une réalité douloureuse à confronter, mais qui n’en n’est pas moins vraie. Même s’il est impossible de résumer la condition d’une nation à quelques statistiques.

En matière d’éducation, dans les tests internationaux  « PISA » (Program for International Students Assessment), les étudiants américains sont absents du « top dix » et presque même du « top 25 » aussi bien en mathématiques, qu’en lecture et qu’en sciences. En 2015 ils étaient 24e en lecture (Singapour 1er, France 19e) ; 41e en mathématiques (Singapour 1er, France 26e) ; 25e en sciences (Singapour 1er, France 27e).

En matière de pauvreté, les Etats-Unis ont connu une récente progression de celle-ci, alors qu’elle fluctue entre 11% et 18%, selon les cycles économiques,  depuis les années 1970. En 2015 elle était revenue à 13,5% de la population, soit quarante-trois millions de personnes. Sachant que ce nombre exclut les sans-abris, (environs six cent mille personnes) puisqu’étant sans adresse, ils ne reçoivent pas les formulaires d’enquête envoyés par le gouvernement! La pauvreté est concentrée dans les ghettos urbains (« inner cities ») et affecte la communauté noire de manière disproportionnée. Notamment lorsqu’une femme se retrouve seule pour élever ses enfants… Mais il est récemment réapparu une pauvreté blanche et hispanique dans les milieux ruraux et les villes moyennes  (moins d’un million d’habitants).

Quant à la criminalité, la réalité américaine est double et paradoxale. Le crime dans son ensemble recule depuis vingt-cinq ans. Les statistiques indiquent un pic en 1991, alors que le « crack » (une drogue violente dérivée de la cocaïne) faisait d’énormes ravages. Mais depuis quelques années les crimes violents sont à nouveau en hausse et les meurtres, dans certaines agglomérations, connaissent une véritable explosion. En 2015 (dernière année complète connue)  le FBI a recensé près de seize mille homicides aux Etats-Unis soit un taux de cinq pour cent mille. C’était moitié moins que dans les années 1970, mais 10% de plus qu'en 2014 et 15% de plus qu’en 2013. Certains centres urbains sont plus touchés que d’autres. Chicago a connu une hausse de 70%  des homicides entre 2015 et 2016… Un chiffre indissociable de la présence des gangs, qui se disputent les marchés de la drogue, des armes, de la prostitution et des paris illégaux. Le problème n’est pas nouveau et possède une dimension ethnique (les gangs sont souvent structurés par nationalités étrangères) exacerbée par la question de l’immigration. 

La drogue a également fait son retour dans l’actualité avec une résurgence de la consommation d’héroïne et une progression exponentielle des abus de tranquillisants dans certaines régions du pays dont le quart nord-est. En 2014 les Etats-Unis ont dénombré quarante-sept mille décès par overdose. C’est trois fois plus que le nombre de meurtres et une fois et demi le nombre de tués sur les routes. Cette résurgence remonte à la fin des années 1990 et touche désormais l’ensemble du territoire, et plus souvent les zones rurales, comme les Appalaches ou la Nouvelle Angleterre que les grandes agglomérations…

Donald Trump's inauguration 3

Voilà donc le pays et les problèmes dont hérite Trump. Pour remédier à tous ces maux, il propose simplement de « rendre sa grandeur à l’Amérique ». C’était son slogan de campagne. Ce fut la conclusion de son discours. L’un comme l’autre ont suscité les moqueries dépitées des experts pour leur caractère « simpliste ». En fait si l’expression est simpliste, l’idée ne l’est pas et sa réalisation encore moins. Trump veut inverser le cycle de déclin, relatif et absolu, qui affecte les Etats-Unis et en faire à nouveau un pays prospère et dominant. Au contraire de Barack Obama, qui voulait gérer au mieux ce déclin -sans bien sûr l’admettre car une telle concession est une impasse politique. Pour les experts, l’ambition de Trump est  chimérique. On n’inverse pas le cours de l’histoire. Le temps le dira… Mais qu’il réussisse ou pas, Donald  Trump a au moins le mérite de souligner que la seule politique sociale qui vaille c’est une politique de forte croissance. Toutes les autres mesures, tant vantées par la gauche,  ne sont que des palliatifs qui servent à rendre la pauvreté plus supportable aux gens, mais sont incapables de sortir ces mêmes gens de la pauvreté.