U

 L’élection américaine n’est pas jouée d’avance. Au final ce sont les électeurs effectifs qui feront la différence. Or depuis 2012 cinquante millions de nouveaux électeurs se sont inscrits sur les registres électoraux et personne ne sait avec certitude s’ils iront voter et comment.  

 A quelques jours du scrutin présidentiel aux Etats-Unis il reste une inconnue majeure. Une inconnue qu’aucun sondage  n’est en mesure de refléter. Qui ira voter ?

 Aussi simpliste que cela paraisse, la réponse à cette question déterminera le vainqueur du 8 novembre.

 Il ne s’agit pas seulement de savoir si les Démocrates seront plus, ou moins,  nombreux aux urnes que les Républicains. Il s’agit de savoir quels Américains, en termes socio-économiques, feront l’effort de prendre part au scrutin. Les blancs iront-ils voter en plus forte proportion que les noirs et les minorités, les hommes plus que les femmes, les personnes âgées plus que les jeunes, les diplômés plus que les sans diplômes, les riches plus que les pauvres, etc… Le comportement électoral de chacun de ces groupes a été étudié à la loupe, de sorte que selon qui votera on saura très tôt qui l’emportera. La composition de l’électorat déterminera l’issue de l’élection.

 Or, entre 2012 et aujourd’hui,  il s’est passé quelque chose d’extraordinaire au sein de l’électorat américain. Quelque chose  pourtant passé largement inaperçu dans les médias. Ses rangs ont progressé de plus de cinquante millions! Soit un gain de 35% en quatre ans.

U

 Entre novembre 2012 et octobre 2016 le nombre d’Américains inscrits sur les registres électoraux est passé de 148 millions à plus de 200 millions. Les chiffres sont officieux. Il n’existe pas de recensement national officiel des électeurs. Chaque Etat gère ses registres électoraux de façon indépendante et communique, ou pas, leurs contenus. Néanmoins, Target Smart, institut d’enquête politique lié au parti démocrate a récemment communiqué le chiffre de plus de deux cent millions d’électeurs inscrits sur l’ensemble des cinquante Etats américains. Un chiffre énorme que certains jugent suspect. Donald Trump, lorsqu’il dénonce un système truqué fait d’ailleurs régulièrement référence à ces millions de morts ressuscités et présents sur les listings électoraux…  

 Si ce chiffre correspond à la réalité, il constitue une véritable bombe électorale, car il peut faire déjouer tous les pronostics.

 En 2012 Barack Obama a rassemblé près de 66 millions de suffrages contre 61 millions pour Mitt Romney. Soit 127 millions de votes à eux deux.  Un peu moins qu’en 2008 quand 131 millions d’Américains – sur 146 millions d’inscrits - avaient voté. Record absolu. Le nombre des inscrits étant désormais de deux cents millions, un taux de participation comparable signifierait qu’il faudrait 85 millions de suffrages au vainqueur pour emporter le vote populaire. Soit vingt millions de plus qu’il y a quatre ans. Pas rien qu’une petite marge, mais un vrai fossé à combler…

Barack Obama and black vote

 D’autre part, si ce chiffre de 200 millions est correct ce sont près de 50 millions d’électeurs qui voteront pour la première fois. Comment prédire leur vote ? Comment être sûr qu’ils ont été pris en considération par les instituts de sondage dans leurs prévisions, sachant que les panels sont en général établis à partir d’élections passées.  Il est donc crucial de savoir qui sont ces nouveaux électeurs et pourquoi ils sont si nombreux à s’être inscrits sur les listes électorales 

Selon les Démocrates, l’arrivée de ces électeurs résulte du bouleversement démographique en cours outre-Atlantique, à savoir une diversification ethnique accrue de la population résultant du très important flux migratoire. Depuis 1970 les  Américains «nés à l‘étranger » ne cessent d’augmenter en nombre et en pourcentage. Ils sont aujourd’hui 41 millions et près de 15% de la population. En clair, la majorité blanche est en passe de devenir une minorité parmi d’autres aux Etats-Unis.  Les Démocrates se félicitent de cette évolution car elle est supposée leur garantir le contrôle de l’appareil politique pour les décennies à venir. En effet ces électeurs ont un profil qui les rapproche plus du parti démocrate, que du parti républicain.

Foreign born pop in U

 C’est ce qui ressort des relevés d’affiliation de ces nouveaux électeurs. Quand un citoyen américain s’inscrit sur les listes électorales il doit déclarer une « affiliation », c’est à dire se choisir un parti, républicain, démocrate ou indépendant. Cette affiliation est libre et gratuite. Les partis américains ne sont pas des « partis d’adhésion », avec des militants titulaires d’une carte et payant une cotisation, comme en France, mais des « partis d’affiliation », c’est-à-dire des regroupements d’idées au sein desquels les citoyens se reconnaissent. Or 43% des nouveaux inscrits se déclarent Démocrates contre seulement 29% Républicains et 28% Indépendants.

 Pour les stratèges démocrates cette préférence s’explique par le fait que ces nouveaux électeurs sont des membres de minorités ethniques – principalement hispaniques et asiatiques- plus proches des positions du parti démocrate, notamment en matière de politique de santé et d’immigration.

 La réalité n’est pas forcément aussi simple et claire. Le facteur racial et ethnique est un des éléments clés du gonflement des listes électorales. Depuis l’émergence de Barack Obama, la participation électorale de la minorité noire – largement acquise au parti démocrate- a progressé de 30%. Les immigrants naturalisés contribuent aussi au gonflement de ces listes. Mais ils ne votent pas systématiquement démocrate. Le parti républicain reste le parti du « rêve américain», le parti des citoyens qui placent l’idéal de  réussite économique  au-dessus de l’idéal de justice sociale. C’est le cas de nombreux immigrants… La Floride et Le Nevada comptent près de 20% d’immigrés dans leur population, et ni l’un ni l’autre ne sont acquis au camp démocrate. Au contraire ce sont des Etats que Trump et Clinton se disputent et qui feront la différence à l’arrivée.

Donald Trump Latinos for Trump

 Et il y a le facteur Trump. Depuis l’annonce de sa candidature présidentielle, le 16 juin 2015, Donald Trump a attiré dans le processus électoral des milliers, voire des millions de nouveaux électeurs. Ses meetings ont rassemblé plus de participants que n’importe quel autre candidat, les débats où il est apparu ont pulvérisé les records d’audience. Ce sont ces nouveaux participants qui ont assuré sa victoire aux primaires. Ces électeurs sont ceux de la petite classe moyenne blanche, marginalisés depuis des années et dont certains s’étaient détournés du système. A l’aube de la campagne, Ted Cruz, sénateur du Texas et candidat à la primaire républicaine avait lui-même identifié cet électorat et estimé ses rangs à quinze millions de personnes. Les électeurs ayant voté pour Mitt Romney en 2012 alliés à ce nouveau bloc devant le mener jusqu’à la Maison Blanche… C’est finalement un autre qui a profité de cette dynamique, mais la dynamique existe bel et bien.

 Or l’électorat blanc reste le bloc électoral le plus important encore aux Etats-Unis. Une petite variation de sa participation peut bousculer les lignes de partage habituelles. Cornell Belcher, analyste d’opinion pour le parti démocrate confiait récemment au site politique The Hill que la participation de l’ensemble de la population blanche avait été de 72% en 2012. Si en 2016 elle restait à 72% ou tombait à 71%, Hillary Clinton serait élue. Si par contre elle s’élevait à 73 voire 74%, alors Donald Trump l’emporterait.

U

 Certes ce bloc ne vote pas de manière uniforme. Il se répartit entre les deux grands partis selon des critères clairement identifiés. Le parti démocrate est ainsi aujourd’hui le parti de la bourgeoisie urbaine blanche (ainsi que des minorités). En 2012 Barack Obama a obtenu un score moyen de 56% dans les grandes métropoles, contre 47% dans les petites villes. Il a remporté les comtés dont les revenus par foyer sont supérieurs à la moyenne nationale, mais perdu ceux où ils sont inférieurs.

 Le parti républicain, par opposition,  est principalement le parti de la petite classe moyenne blanche et des bourgades rurales. Or cet électorat se caractérise par un taux de participation inférieur à celui de l’électorat du parti démocrate. A participation égale, le résultat final serait favorable à Trump. La Brookings Institution, un think-tank modéré de Washington,  a réalisé plusieurs projections de scrutin en fonction de la participation de la petite classe moyenne blanche, notamment les électeurs n’ayant pas suivi d’études universitaires. Il en ressort que si les « blancs non diplômés » se déplacent pour aller voter en proportion identique à celle des « blancs diplômés », alors Trump totalisera un demi-million de voix d’avance au plan national…

Donald Trump wins South Carolina favorite to get nomination 2016

 Face à ce bloc, le vote noir sera encore en 2016 déterminant. Barack Obama a rassemblé 93% du vote  noir en 2012! Tout en attirant plus de noirs aux urnes. En 2012 le vote noir représentait 13% des votants contre seulement 10% en 2004. Hillary Clinton aura du mal a susciter une telle unanimité. Et cela pourrait lui poser des problèmes. Car une désaffection de l’électorat noir pourrait tout simplement la priver de la victoire dans certains « Etats clés » (swingstates). En Géorgie, Etat qu’elle convoite, et en Caroline du Nord, comme en Virginie, Etats qu’elle compte bien remporter elle aura besoin de toutes ces voix. Or d’après les votes déjà exprimés – on peut  voter aux Etats-Unis avant le jour du scrutin – cet électorat se montre  moins mobilisé aujourd’hui qu’il y a quatre ans.

Hillary Clinton in New Hampshire

 Enfin reste le choix des Indépendants. Ils représentent entre 15% et 30% de l’électorat. Leur affiliation traduit en fait  surtout un refus, voire un rejet, des deux grands partis. Il n’existe pas de structure nationale pour les « Indépendants » comme il en existe pour les Démocrates et les Républicains. Les Indépendants sont une mouvance qui oscille d’une élection à l’autre. Or cette année le candidat qui personnifie le rejet du système, et qui le revendique haut et fort,  c’est Donald Trump. Les observateurs s’attendent donc à ce que les Indépendants, s’ils se déplacent  pour voter, se prononcent majoritairement en sa faveur.

 Au final, et en dépit des sondages, le scrutin du 8 novembre n’est pas joué d’avance.

U