Joan didion

Joan Didion s’est fait un nom dans le milieu « littéraire » américain dans les années soixante. Pour Vogue ou Esquire, ces magazines « glamour » qui naviguent nonchalamment  de la mode à la comédie contemporaine,  elle a chroniqué la révolution culturelle des « sixties ». Révolution dont elle fut à la fois le témoin, l’actrice, et l’une des égéries. Didion racontait la jet set, et en devint membre grâce au succès de ses récits.
Elle personnifie cette récente confusion des lettres où l’auteur se substitue au livre. L’écrivain devient  icône. L’égo l’emporte sur le sujet.
En 2005, à la suite de la mort de son mari John Gregory Dunne, après quarante ans de mariage,  Didion publia un récit « in memoriam » intitulé « l’Année de la pensée magique ». Elle y racontait l’agonie et la perte de l’être cher. Une sorte d’exorcisme confessionnel. Le livre était du pur Didion, car le personnage central, n’était autre qu’elle-même. Ses peurs et ses pleurs, ses peines et ses pensées.

The Year of Magical Thinking Joan didion
Ce genre d’écrit intimiste n’est pas le plus prisé outre-Atlantique. Là, on attend encore d’un écrivain qu’il nous raconte «le » monde, pas « son petit » monde. Qu’il nous parle de nous, pas de lui. Car être écrivain ce n’est pas se regarder le nombril et raconter sa vie, mais regarder le monde avec des yeux neufs et être capable de transmettre ce regard aux lecteurs.
Néanmoins le livre eut un franc succès. Le Bleu de la Nuit, paru en 2011 aux Etats-Unis, et à présent traduit en français, est un nouveau mémoire, consacrée cette fois à la fille adoptive de Didion, Quintana Roo (nom qui dérive de celui d’un état du Mexique) qui mourut peu de temps après Dunne, d’une pneumonie alors qu’elle n’avait que 39 ans.

Le Bleu de la Nuit Joan Didion
Malheureusement ce livre ne parvient pas à émouvoir. Au contraire il irrite. Par la façon qu’a l’auteur de se regarder vivre. Par son exhibitionnisme narcissique, cette conviction selon laquelle le lecteur sera inévitablement intéressée par les détails les plus insignifiants de sa vie. Didion feuillette l’album photo de ses jours heureux persuadée qu’il fascine, alors qu’il nous ennuie vite. Poliment on tourne les pages, espérant que la suivante sera la dernière. Et il y a ce matérialisme marchand. Les souvenirs de Didion sont rythmés par ses achats et ses virées dans les hôtels de luxe. Telle écharpe pour sa fille est en « cachemire » et fut « achetée à Londres ». Ses souliers, des « Christian Louboutin en satin pâle » ! Quand elle villégiature c’est au Rochester à Londres ou au Plaza Athénée à Paris.  Quand elle boit (trop) le seau à glace est « en crystal », détail qu’elle répète deux fois en cinq lignes… Il faut croire qu’elle y accorde de l’importance. Et elle n’a pas non plus oublié la nuit où sa fille « a mangé du caviar pour la première fois ». C’était à « l’Ambassador » dans la « Pump Room » à « minuit » !    « Une expérience au succès mitigée, précise-t-elle, car, dès lors, elle en voulait à tous les repas et ne comprenait pas la différence entre « tous frais payés » et « à nos frais » »... 
Didion est une « femme culte » dit la jaquette de « Le Bleu de la nuit ». Son livre ne l’est pas. C’est tout le problème.
 

Le Bleu de la Nuit, Joan Didion, traduit de l’anglais par Pierre Demarty, 240 pages, 18,60 euros. (en librairie à partir du 9 janvier 2013)