Donald Trump unpresidential 2

 Donald Trump est-il finalement son propre meilleur ennemi? Alors que le président américain a rempli certaines de ses promesses de campagne au cours de ses six premiers mois, ses accomplissements ont été occultés par le chaos régnant à la Maison Blanche. Chaos souvent engendré par le président lui-même et illustré par une inquiétante valse des conseillers et secrétaires au sein de son administration.

L’Amérique est dans le brouillard. Les observateurs aussi. Un voile d’opacité enveloppe désormais les actions du gouvernement américain. La presse américaine, – les « main-stream medias » selon l’expression de Donald Trump- se cantonne à un traitement négatif et partisan de tout ce qui émane de la Maison Blanche. Le flou domine. Une impression de flottement général qui masque les accomplissements de l’administration, pourtant notables, mais inévitablement déplaisants aux yeux des nostalgiques d’Obama ou d’Hillary. 

Donald Trump lui-même, ne fait rien pour éclaircir les choses. Près de deux cents jours après son entrée à la Maison Blanche il n’a toujours pas adapté son comportement à sa fonction (au contraire de ce qu’il avait promis durant la campagne). Il n’endosse le costume de président que par intermittence – le plus souvent lors de ses déplacements à l’étranger – et continue, le reste du temps, à agir de manière impulsive, instinctive, et souvent incohérente.

La présidence de Donald Trump demeure marquée par le narcissisme au sommet de l’Etat, et  le désordre, l’amateurisme, les dissensions internes, l’absence d’unité et de travail collaboratif vers un objectif clair, au sein du premier cercle. Une étrange impression de dérive, autoritaire et autocratique, se dégage de Washington. Le président se repose de plus en plus sur son petit cercle familial. Il apparait isolé et distant des réalités politiques.

La presse profite de cette faiblesse pour poursuivre son œuvre déstabilisatrice. Une véritable guerre à mort s’est engagée entre Donald Trump et les médias. Côté médias, l’objectif est la destitution du président.  L’interminable feuilleton de l’ingérence russe dans la campagne présidentielle de 2016 continue donc de dominer l’espace médiatique, alors même que les éléments tangibles, révélateurs d’une véritable collusion et pénalement répréhensibles, sont insignifiants. Côté Trump, l’objectif est la mise au pas de la presse. Non content de contourner les médias et de s’adresser directement à sa base via ses tweets incessants (six par jour en moyenne depuis qu’il est président), Trump voudrait que les journalistes se transforment en adjoints de communication, célébrant ses succès, ignorant ses échecs, évitant les polémiques… Une vision aux antipodes du rôle historique des médias aux Etats-Unis !

Donald Trump introducing Neil Gorsuch jan 31 2017

Pourtant, les six premiers mois de la présidence Trump ont connu quelques succès de taille. Sur la scène intérieure et sur la scène internationale. Il en va de la nomination, et de la confirmation, du juge Gorsuch à la Cour Suprême, de la dérèglementation progressive de l’économie américaine (Trump a demandé que chaque nouvelle règlementation soit compensée par l’élimination de deux règlementations anciennes, une démarche désormais imitée par le président Macron en France), du contrôle renforcé des frontières qui a permis de diviser par deux les entrées d’immigrants clandestins, du recul de la criminalité et du trafic de drogue; ainsi que de la sortie de l’accord de Paris sur le climat et la défaite en cours de l’Etat islamique en Syrie et en Iraq  sous les actions coordonnées de la coalition internationale… Ces succès, qui correspondent tous à des promesses de campagne et qui ont conforté la popularité de Donald Trump auprès de sa base électorale, ont été amoindris par l’incapacité du Congrès à voter une loi de  substitution à « l’Obamacare », la fameuse réforme de santé du président Obama, que Trump s’était engagé à « éliminer et remplacer ».

Cet échec, le plus significatif des six premiers mois de son mandat, n’est certes pas imputable au seul Donald Trump. Il revient, aussi et surtout, aux élus républicains du Congrès, victimes de leurs divisions internes et d’un leadership apathique au Sénat. Mais il est le plus lourd de conséquences car il pourrait être sanctionné par une défaite électorale majeure aux élections intermédiaires de novembre  2018. Ce qui engendrerait une fin de mandat encore plus chaotique et improductive….

 

Sean Spicer

Une nouvelle illustration de ce chaos permanent est intervenue, le jour même où Donald Trump célébrait les six mois écoulés depuis son investiture. Ce jour-là,  Sean Spicer, le porte-parole de la Maison Blanche, a présenté sa démission. Tout un symbole. Costaud, combattif et caustique, Spicer avait marqué de sa personnalité les nouvelles relations engagées entre le président et les médias. Finis, les briefings quotidiens. Finie, la priorité donnée aux journalistes des grands médias – CNN, le New York Times, ou le Washington Post. Finis la langue de bois et le politiquement correct. Spicer ne s’en laissait pas compter. Certes,  il avait parfois des lacunes regrettables – comme d’avoir oublié l’existence des chambres à gaz au temps de l’Allemagne nazie – mais il avait apporté un vent de fraîcheur et de dynamisme qui détonnait après le conformisme béat de la communication présidentielle sous Barack Obama.

Cela n’aura duré que six mois! Et encore. Depuis plusieurs semaines, Spicer n’occupait plus le devant de la scène, laissant à son assistante, Sarah Huckabee, la conduite des rendez-vous devant les journalistes. Fatigué des attaques auxquelles sa position l’exposait et fatigué de défendre un message qui manquait de constance et de clarté, Spicer n’attendait qu’un prétexte pour tirer sa révérence. Il l’a fait le jour où Donald Trump a nommé Anthony Scaramucci  au poste de directeur de la communication de la Maison Blanche.

anthony scaramucci

Une nomination qui en dit très long sur le climat régnant à la Maison Blanche. Elle confirme la volonté de Donald Trump de « faire du Donald Trump », de continuer d’agir à sa guise et à sa manière, sans se conformer aux règles de la politique ou à ce que l’on peut attendre d’un président. Elle confirme aussi sa tendance à exiger de ses conseillers, non pas des « conseils », mais une indéfectible loyauté.

Sur le papier, rien ne prédestine Scaramucci à conduire la communication présidentielle. C’est un financier de Wall Street, longtemps lié à la banque Goldman Sachs. Diplômé de Harvard, il a fait fortune en fondant ses propres « hedge funds », des fonds d’investissement à hauts risques. C’est aussi un newyorkais, d’origine italienne,  qui partage avec Trump, une gouaille très particulière. Tous deux ont le même accent, les mêmes tics de langage, le même « body language » et la même gestuelle. Toutefois Scaramucci n’a pas toujours soutenu Trump. Au contraire. En début de campagne présidentielle, il lui préférait Jeb Bush ou Ted Cruz. Il ne partage même pas ses idées. Il a défendu le contrôle sur les armes à feu et dénoncé le réchauffement climatique. Il s’est même prononcé en faveur d’une candidature présidentielle d’Hillary Clinton, en 2012… Aujourd’hui il s’affirme « 100% derrière le président » et prêt à le défendre coûte que coûte. Certains n’y verraient qu’une forme de mercenariat dénuée de principes, mais c’est à cet engagement qu’il doit son nouveau job !

Sa nomination marque la fin (provisoire) d’une joute interne à la Maison Blanche opposant les proches et inconditionnels de Trump, aux figures de l’establishment républicain ralliées à sa campagne. Scaramucci appartient au premier groupe. Spicer venait du second.

Cette bataille à peine terminée, une autre s’engage. Car la guerre interne s’étend à de nombreuses fonctions au sein de l’administration.

Jeff Sessions Alabama Senator and Attorney General

Elle touche désormais le département de la Justice, en la personne du Garde des Sceaux (Attorney General) Jeff Sessions. Ancien sénateur républicain de l’Alabama, rallié à Trump au printemps 2016, Sessions dirige le département de la Justice depuis le 20 janvier. Cette administration étant par définition indépendante du pouvoir exécutif, Sessions a récemment choisi de se récuser dans le cadre de l’enquête sur les contacts entre la Russie et la campagne de Trump. En clair, il a décidé de laisser la justice faire son travail et l’enquête se poursuivre, sans chercher à protéger ou défendre le président et ses proches. Du coup il a approuvé la nomination d’un « procureur spécial »,  chargé d’enquêter sur le licenciement de James Comey, ex-directeur du FBI,  et ses liens potentiels avec les ingérences russes… Cela a suffi à faire de lui un « traitre » aux yeux de Donald Trump qui a récemment multiplié les tweets et les déclarations contre Sessions, jurant qu’il ne lui aurait jamais offert le poste de Garde des Sceaux s’il avait su à l’avance qu’il lui tournerait ainsi le dos, à la première escarmouche…

Pour l’heure, Sessions a indiqué ne pas penser à démissionner. Donald Trump peut toutefois le limoger. La Constitution lui donne ce pouvoir et ce droit. Certains journalistes américains voient la chose déjà faite et spéculent sur ses successeurs potentiels. Toutefois un tel cas de figure ne s’est jamais produit dans l’histoire américaine, et aurait l’effet d’une bombe politique...

En début d’année, le président Trump a déjà limogé Sally Yates alors qu’elle occupait le poste d’Attorney General. Au motif qu’elle avait refusé d’appliquer son décret présidentiel interdisant l’entrée du territoire aux musulmans de six pays du Proche Orient. Mais Yates avait été nommée sous Obama et n’était là que pour assurer l’intérim entre deux administrations. La décision du président Trump était une marque d’autorité, pas d’autoritarisme. Il en serait tout autrement s’il décidait, à présent, de limoger Sessions.

Sally Yates

Le dernier épisode d’un affrontement ouvert entre un président et son Attorney General remonte à 1973 et  une joute spectaculaire entre le président Richard Nixon et Elliot Richardson, Garde des Sceaux de l’époque. L’enquête sur le cambriolage du Watergate commençait à faire du bruit et Richardson venait de nommer un « procureur spécial » pour faire la lumière sur toute l’affaire, en la personne de Richard Cox. Celui-ci s’était empressé de demander au président Nixon de remettre à la justice tous les enregistrements de ses réunions à la Maison Blanche (enregistrements susceptibles de contenir des révélations embarrassantes). Nixon en était devenu furieux et avait exigé de Richardson qu’il révoque Cox. Plutôt que d’exécuter cet ordre, qui aurait constitué une entrave à la justice, Richardson avait préféré démissionner. Son premier adjoint avait fait de même. Cette démission était intervenue un samedi soir et est restée dans les annales de la politique américaine comme « le massacre du samedi soir ». Elle avait convaincu les américains que leur président leur cachait quelque chose… et  avait contribué à sa chute.

 Richard Nison 2

Une telle éventualité, alors que la justice américaine enquête sur le « kremlingate », les accusations de collusion entre Moscou et l’entourage de Donald Trump durant la campagne présidentielle de 2016, aurait inévitablement un retentissement et un effet similaires. Alors même que les faits incriminants sont sans commune mesure et que la Maison Blanche, bien qu’empêtrée dans cette affaire, n’est pas sérieusement inquiétée pour l’instant.

RexTillerson Smiling

 D’autres tensions commencent à affleurer. Rex Tillerson, le secrétaire d’Etat,et l’un des personnages les plus respectés de l’administration, chercherait lui aussi une porte de sortie… Reince Preibus, directeur de cabinet et premier conseiller politique du président, ainsi qu'ancien président du parti Républicain, serait très remonté contre la nouvelle équipe de communication...

 Reince Preibus 2

Quoiqu’il advienne, Donald Trump semble diriger les Etats-Unis comme il dirigeait jadis ses affaires. De manière impulsive et autoritaire. Il distribue les bons et les mauvais points et donne des ordres aux uns et aux autres s’attendant à ce qu’ils soient exécutés. Mais l’administration, le Congrès ou la Justice ne fonctionnent pas comme une entreprise. Les élus ne sont pas des employés, à la solde de la direction. Les membres du cabinet ne sont pas de simples subalternes aux ordres du chef. Il y a bien un chef de l’exécutif  aux Etats-Unis et un commandant en chef des armées, et il s’agit du président, mais en aucun cas celui ne peut, ni ne doit, agir seul. Donald Trump semble avoir du mal à admettre cette réalité inscrite dans les institutions et c’est dommage car cette confusion fait deux victimes : lui-même et l’Amérique.