Le Temps des Décisions

Etrange mémoire que celui de  l’ex Première Dame des Etats-Unis.

Il ne contient aucune information qui ne soit déjà connue de ceux qui suivent de près la politique étrangère américaine. Il s’intitule «Hard Choices », c’est-à-dire « des choix difficiles ». Ce que l’éditeur a traduit par un plus neutre et plus flatteur « Le temps des décisions ». Mais de décisions ou de choix difficiles il n’est guère question. Les discussions, les déplacements, les négociations se succèdent aux quatre points cardinaux, dans un grand tourbillon denué de sens.

Le mérite du livre est d’offrir une description complète et détaillée des obligations d’un Secrétaire d’Etat. On cherchera en vain une définition synthétique de comment Hillary Clinton voit le monde et quel rôle elle estime dévolu aux Etats-Unis au XXIe siècle. Ce qui n’aurait pas été inutile sachant qu’à l’heure actuelle (été 2014) Hillary Clinton est la mieux placée pour remporter l’élection présidentielle de 2016 et succéder à Barack Obama à la Maison Blanche.

Hillary Clinton and Barack Obama White House 2012

 Hillary Clinton aurait pu être la première femme président des Etats-Unis. Elle peut encore le devenir, en 2016.  Candidate à la nomination démocrate en 2008 elle pensait emporter l’adhésion de son parti jusqu’à ce qu’un jeune afro-américain la coiffe sur le poteau avant de faire tomber l’Amérique et le monde sous son charme métissé.
Quand on a tout fait pour devenir  numéro un, comment se contenter de la place de numéro 3 ? Qui plus est sous l’autorité de celui qu’on a combattu ? C’est sans doute le premier des « choix difficiles » auxquels Hillary Clinton fait référence dans son titre. Mais il est clair qu’elle n’a guère hésité. Entre le repli et l’oubli, ou la chance d’être et d’agir sur toutes les lignes de  front de la planète, avec derrière soi, la plus puissante machine militaire et diplomatique du monde,  le choix est simple. Surtout quand on a déjà tout fait pour arriver et se maintenir au sein de la sphère du pouvoir ! 

Hillary Clinton Student

Hillary Rodham Clinton est née en 1947. Elle aura 69 ans en 2016. Elle est diplômée en droit d’un prestigieux Collège privé pour jeunes filles, Wellesley et de l’Université de Yale. Elle a épousé Bill Clinton en 1975, acceptant de renoncer à ses propres ambitions professionnelles pour suivre son mari dans l’Arkansas et soutenir « ses » (celles de Bill) ambitions politiques. Elle fit le choix, sans doute « difficile », de passer par un homme pour se hisser au sommet. Une façon d’envisager la réussite et le pouvoir par procuration. Un choix digne de la IIIe République,  qui n’aurait pas dépareillé dans une nouvelle de Flaubert ou Maupassant, mais un choix très contemporain puisqu’également fait par d’autres femmes de sa génération, aux sensibilités comparables, Cherie Blair en Angleterre,  Michelle Obama, ou Jill Biden aux Etats-Unis.
Ce choix fut le « bon », car il  ouvrit à Hillary les portes de la Maison Blanche en 1992. Le prix à payer aurait sans doute été jugé trop élevé au commun des mortels, des humiliations publiques répétées aux côtés d’un mari volage et menteur. Mais pas pour Hillary, sa stratégie de conquête du pouvoir passait par Bill Clinton, elle resterait à ses côtés, quoiqu’il arrive. « No Matter What » disent les Américains…

Hillary Clinton Behind Bill

Toutefois Hillary réalisa rapidement qu’elle avait conclu un marché de dupe. Epouse du président elle était « Première Dame », pas « Présidente ». Une faire-valoir, une potiche, une plante verte,  selon les goûts, mais  pas une décideuse. Pire les Américains ne lui reconnaissaient aucune légitimité à prendre en charge leurs affaires et quand elle s’y essaya, comme en 1993 avec sa réforme du système de santé,  elle fut massivement désavouée.
Hillary comprit donc qu’il lui faudrait asseoir par elle-même sa légitimité et prit son mal en patience. Ce n’est qu’une fois son mari devenu retraité, qu’elle « entra » en politique, en se faisant élire sénateur de l’Etat de New York. Huit ans plus tard elle s’attaquait à la Maison Blanche, puis battue acceptait le poste de Secrétaire d’Etat. Un poste d’un importance et d’une portée considérables.

Du fait de la puissance américaine, le Secrétaire d’Etat n’est pas un simple ministre des affaires étrangères, il est un ambassadeur et médiateur itinérant, susceptible d’intervenir dans tous les conflits de la planète, et de décider donc de l’ordre du monde…

Hillary Clinton travelling secretary of state

D’où une question que tout acheteur du « Temps des Décisions » est en droit de poser en espérant trouver sa réponse dans les pages du livre : Quel est donc l’ordre du monde qu’Hillary Clinton défend et entendrait promouvoir si d’aventure elle devenait Présidente? Hélas, sur ce point, pas de réponse. Hillary ne s’attarde ni sur ses vues propres ni sur celles de Barack Obama et son administration. Au-delà de souhaiter que la démocratie, les droits de l’homme et la paix progressent  un peu partout (le genre de position sur lesquelles tout le monde s’accorde sauf peut-être les islamistes), l’ouvrage est totalement dénué de vision.

En sept cents pages Hillary Clinton passe en revue tous les points chauds de la planète, du Japon à la Birmanie en passant par Haïti,  Bengazi, et l’Europe de l’Est, mais elle peine, ou se refuse, à se risquer à une vision d’ensemble. Certes il y a des crises, il y a des guerres, il y a des conflits, des rivalités, des ennemis dangereux (l’Iran et la Corée du Nord), des bandits à capturer (Ben Laden), des sauveurs à rencontrer (Haung San Sui Kyi), etc, mais comment toutes ces pièces se rangent –elles sur l’échiquier du monde et pourquoi ? Mystère !

 Hillary Clinton et Aung San Suu Kyi

En fait l’accumulation pointilleuse de détails semble même n’avoir d’autre fonction que de noyer le lecteur sous une avalanche de petits faits sans grande signification. A moins que débordée par la somme des détails à gérer sans cesse - une résolution par ci, une cargaison d'aide humanitaire par là, un sommet ailleurs, etc – Hillary Clinton ait été elle-même incapable de prendre le recul nécessaire pour se demander au service de quel objectif elle menait sa politique.

Le sentiment étrange et dérangeant de ce livre est que les Etats-Unis sont un navire sans capitaine. Il y a certes un homme à la barre, mais sa seule ambition est d’éviter les multiples  écueils des eaux dangereuses où il navigue afin et protéger au mieux son équipage et sa cargaison.

U


Pourquoi il navigue ? Dans quel But ? ou quelle direction ? Les questions ne sont pas posées. Ce sont pourtant les seules qui comptent.
Le monde ne peut pas se passer de l’Amérique, nous dit le livre. Certes. Mais à quoi l’Amérique sert-elle aujourd’hui ? Hillary Clinton ne semble pas le savoir elle-même.

Le Temps des Décisions 2008-2013, Hillary Rodham Clinton, Fayard, 725 pages, 25 euros,

P.S. (L'ouvrage ne comporte pas d'index des noms propres, un vrai manque dans un tel mémoire)