ou Quand les conseillers de la Maison Blanche se vantent de mentir aux Américains...

L’article pourrait faire date dans les annales du journalisme américain… Mais pour toutes les mauvaises raisons. Dans un long portrait paru dans le New York Times Magazine, Ben Rhodes, conseiller de Barack Obama pour la politique étrangère, se vantait récemment d’avoir « vendu » au peuple Américain, via des médias niais et serviles, une histoire romancée sur l’Iran, pour retourner l’opinion publique en faveur de l’accord nucléaire signé l’an passé… Avec une arrogance rare, et un mépris non dissimulé pour les électeurs, la presse et les experts en politique internationale qui peuplent le microcosme de Washington, un membre de l’administration en place a reconnu que le président avait sciemment menti aux Américains et que loin d’en être embarrassé, il en était fier !

Ben-Rhodes

 L’article se voulait un portrait flatteur de M. Rhodes, qui à 38 ans, fait partie des forts en thème de l’administration en place. Mais son absence de retenue a produit l’effet inverse de celui escompté. Rhodes y apparait naïf et vaniteux, dénué de sensibilité et de profondeur, ou d’un quelconque sens de l’Etat et de l’Histoire. Toutefois l’article offre un éclairage lumineux sur le fonctionnement de l’administration américaine et les fondements de la « doctrine Obama ».

Barack Obamam with Ben Rhodes, in the Oval Office

 En deux mots, Rhodes confie que l’objectif du président Obama, depuis son entrée à la Maison Blanche a toujours été un désengagement américain du Proche Orient. Compte tenu des nombreux alliés que  les Américains ont dans la région, alliés qui incluent aussi bien Israël, l’Egypte, l’Arabie Saoudite ou la Jordanie, ce désengagement n’était envisageable que si la menace iranienne était contenue. En clair, que si la capacité de l’Iran à produire une bombe nucléaire était  éliminée. D’où la volonté américaine de parvenir, coûte que coûte, à un accord qui supprime cette possibilité, ou au moins en repousse l’échéance, avant la fin du mandat d’Obama.

En clair, ce n’est pas l’Iran qui était « demandeur », parce que les sanctions internationales lui rendaient le vie impossible, mais bien les Etats-Unis. L’administration Obama était prête à signer un mauvais accord, simplement pour parvenir à un accord. L’élection du « modéré » Hassan Rouhani à la présidence de l’Iran en juin 2013, fut ainsi mise en avant par la Maison Blanche, comme une opportunité à saisir, parce que les Iraniens étaient soudain prêts à des concessions, alors que ce n’était pas le cas… C’est exactement ce que les adversaires de « l’irandeal », y compris le candidat présidentiel républicain Donald Trump, qui en parle  comme « du pire accord possible du point de vue américain », dénoncent depuis un an…

Hassan Rouhani

 Au passage  Rhodes égratigne les experts de politique internationale de Washington - amalgamés sous le qualificatif de  « blob », c’est-à-dire de « tache »- et vante la capacité de la Maison Blanche à les manipuler en distillant des informations soigneusement sélectionnées, en sachant que celles-ci seraient ensuite répercutées par ces mêmes experts sur des journalistes avides d’analyses et de révélations, et viendraient soutenir l’argumentaire de l’administration en faveur de l’accord…

A peine publié, l’article a été dénoncé de toutes parts. Sauf par la Maison Blanche. Les experts mis en cause se sont évidemment insurgés, et ont redoublé d’énergie pour justifier leurs analyses passées et donc défendre l’accord. Ses adversaires se sont sentis confortés et ont redoublé leurs critiques. Etrangement c’est surtout l’auteur de l’article, un certain David Samuels, qui a fait l’objet des pires attaques. Il  aurait mal fait son travail, réinterprété les propos de son sujet… Bref le débat a tourné à l’éthique du journalisme et aux relations « incestueuses » entre les lobbies et la presse… loin du véritable sujet, à savoir la politique de Barack Obama au Proche Orient. Et pourtant il y aurait beaucoup à dire.

John Kerry and Javad Zarif, Iran's chief negociator, l'un sourit, l'autre pas!

 Car derrière cet accord, il y a un renversement d’alliances et la volonté de voir de nouveaux acteurs gérer la région. Barack Obama a consommé la rupture engagée depuis le 11 septembre avec l’Arabie Saoudite et a décidé de laisser l’Iran retrouver son rôle de puissance régionale. 

Le président américain n’a jamais été un grand supporter de l’Arabie Saoudite. Bien avant d’entrer à la Maison Blanche, il avait critiqué le régime, pour ses discriminations à l’égard des femmes, pour ses violations des droits de l’homme, pour sa pratique de la peine de mort, pour son soutien caché au terrorisme et un double jeu à peine voilé...  En 2002 dans un discours contre la guerre en Irak, alors en préparation, celui qui n’était encore que sénateur d’Etat dans l’Illinois, avait invité l’administration à combattre « ces soi-disant alliés au Proche-Orient – les Saoudiens et les Égyptiens entre autres – afin qu’ils cessent d'opprimer leurs peuples, de bâillonner les opposants, de tolérer la corruption et les inégalités

Arabie saoudite exécution capitale

 Au contraire de la famille Bush, qui entretenait des liens personnels et quasi sentimentaux avec les Saoudiens, du fait de leur implication dans l’industrie pétrolière, Obama n’avait aucun atome crochu avec la dynastie des Ibn Séoud. Au lendemain du 11 septembre il nota que 16 des 19 terroristes étaient de nationalité saoudienne. Alors que l’administration Bush tentait d’éviter tout amalgame en faisant une distinction nette entre les princes du  régime et les terroristes d’Al Qaida, Barack Obama mettait au contraire le régime doublement en cause. Pour son soutien aux extrémistes et parce que la nature même du régime faisait le terreau du terrorisme…

USA Saudi Arabia George W

 Dès lors, Obama souhaita prendre ses distances avec l’Arabie Saoudite, quitte à mettre fin à 60 ans d’une relation très spéciale, et quitte à redessiner la carte du Proche Orient. En fait, il reprenait à son compte l’objectif des néoconservateurs, mais décidait de passer par la négociation avec l’ennemi désigné, plutôt que par la force avec un allié de circonstance… L’avènement de la fracturation hydraulique, permettant l’exploitation du gaz de schiste, est venu comme un soutien inattendu à cette option en renforçant l’indépendance énergétique américaine. L’évolution politique et les sanctions  iraniennes ont fait le reste.

Un an ou presque après la signature de l’accord de Vienne entre l’Iran et les « P 5+1 » (USA, Russie, Chine, UK ; France, et Allemagne),  la rupture entre l’Amérique d’Obama et l’Arabie Saoudite est quasiment consommée.

Barack Obama and King Salman

 A la mi-avril, la visite officielle du président Obama au royaume saoudien s’est déroulée dans une climat diplomatique glacial. Juste avant le déplacement  du président,  la chaîne CBS avait diffusé un reportage sur le contenu de 28 pages expurgées d’un rapport de 2002 sur les attaques du 11 septembre. Elles  mettraient en cause certains membres de la chancellerie saoudienne à Washington qui auraient aidé financièrement les terroristes… Dans la foulée, le 17 mai, le Sénat a voté à l’unanimité un texte de loi autorisant les victimes du 11 septembre à poursuivre en justice le royaume saoudien. Riyad a fait savoir que le passage d’une telle loi aurait des conséquences majeures sur les relations avec les Etats-Unis, notamment un désengagement financier saoudien massif… Le président Obama a d’ailleurs indiqué que si cette loi venait à être votée il lui appliquerait son véto.

U

 Il n’empêche ! Jamais depuis la fameuse rencontre entre Franklin Roosevelt et Abdelaziz Ibn Séoud à bord du US S. Quincy naviguant sur le Canal de Suez en février1945, jamais, la relation entre les deux improbables alliés n’a été aussi tendue et fragilisée.

Un rappel que jusqu’à la révolution iranienne de 1979, la politique étrangère américaine dans la région s’appuyait non pas sur le seul pilier  saoudien, mais également sur un second pilier iranien. Le régime du Shah Reza Pahlavi ayant été grandement favorisé et consolidé par la puissance américaine... Un retour à d’anciennes amours en quelque sorte....