Contrairement à ce que certains affirment, la mise en examen de Paul Manafort  n’est pas une mauvaise nouvelle pour Donald Trump. Elle illustre plutôt le risque de voir l’enquête du procureur spécial, Robert Mueller, se focaliser sur des personnages périphériques et se perdre dans les méandres d’activités sans liens avec la campagne présidentielle de 2016. Rien qui soit de nature à menacer le mandat du président.

 Trump Putin russia collusion

 La première mise en examen vient de tomber dans le cadre de l’enquête sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016. Elle touche Paul Manafort, qui fut directeur de campagne de Donald Trump l’espace de quelques semaines, entre la fin juin et la mi-août 2016. Toutefois les faits qui lui sont reprochés n’ont rien à voir avec la campagne électorale. M. Manafort est sous le coup de douze chefs d’inculpation, dont « conspiration » « fraude » et « blanchiment d’argent »  concernant ses  activités en Ukraine entre 2010 et 2014.

 Aussi embarrassant que cela puisse être pour lui, il n’y a rien dans ces accusations qui menacent directement Donald Trump. Ni qui soit de nature à remettre en cause son élection, ou encore justifier une procédure de destitution à ses dépens. Or tels étaient les objectifs initiaux de ceux qui depuis un an dénoncent une « collusion » entre Moscou et l’équipe Trump, et tempêtent tant et plus pour une enquête, espérant que celle-ci débouche sur une procédure « d’impeachment ».  

Paul Manafort

 Un petit rappel des faits, ainsi que des intentions des uns et des autres, s’impose.

 Point de départ de l’affaire :  une sombre histoire de « hacking »,  le piratage du réseau informatique du parti démocrate (DNC, « Democratic National Committee ») en 2015 et 2016. Des milliers d’emails, de mémos et de communications internes sont dérobés à l’appareil démocrate, y compris à John Podesta, alors directeur de Campagne d’Hillary Clinton.

 Les Etats-Unis sont en pleine campagne présidentielle. Hillary Clinton a fini par emporter la nomination démocrate face à Bernie Sanders.  Chez les Républicains, Donald Trump est l’inattendu vainqueur d’une incroyable campagne. La personnalité du magnat de l’immobilier newyorkais, ses violences verbales, et ses positions aussi tranchées que sommaires, font controverse. Le milliardaire est poussé par un vent populiste qui balaye tout sur son passage. Même si très peu de gens le voient gagner en novembre, sa présence à un tel niveau du jeu politique, inquiète.

 L’affaire du piratage informatique est révélée au grand public par le Washington Post en juin. Mais le FBI et les services de renseignements extérieurs (CIA et NSA) ont déjà été alertés. Leurs enquêtes s’orientent dans une même direction : la Russie. Le locataire en chef du Kremlin,  Vladimir Poutine, serait même personnellement impliqué. Selon eux, Poutine ne souhaiterait pas qu’Hillary Clinton, alors archi favorite pour la succession de Barack Obama, devienne présidente,  et il aurait spécifiquement instruit ses services de renseignement militaires de déstabiliser sa campagne pour favoriser son adversaire.

Julian Assange & Wikileaks vs Hillary Clinton

 Courant Juillet le site Wikileaks publie une partie des emails dérobés au parti démocrate. Certaines révélations sont embarrassantes. Elles indiquent que le parti a joué Hillary contre  Sanders, et a volontairement faussé le processus démocratique. Pour se défendre les Démocrates affirment que l’affaire est une manipulation russe à dessein de nuire à Hillary Clinton. Début septembre celle-ci affirme même que « Donald Trump a demandé aux Russes » de pirater les ordinateurs du parti démocrate.

 Interrogé sur ses liens avec Moscou, Donald Trump se contente de souligner que sur certains dossiers, notamment la lutte contre Daesh et le terrorisme islamique, les intérêts des Etats-Unis et ceux de la Russie convergent et qu’une meilleure relation entre Washington et Moscou serait souhaitable. S’il est élu président, il agira dans ce sens dit-il. Pour beaucoup d’observateurs américains la proposition est inquiétante, Poutine reste à leurs yeux un dangereux dictateur menaçant la stabilité en Europe centrale et en Europe du nord, dans le Caucase, et au Moyen Orient…

Donald Trump & Vladimir Putin

 Le  8 novembre 2016 Donald Trump est élu 45e président des Etats-Unis. Hillary Clinton et les démocrates tombent des nues. Certes,  au décompte des voix elle le devance, mais le scrutin indirect a joué pour Trump qui arrive largement en tête au sein du Collège électoral. Sa victoire est indiscutable.

 Dès lors les Démocrates cherchent à comprendre les raisons de cet échec. Et plutôt que de se regarder dans le miroir, ils pointent du doigt… Moscou. Pour eux la défaite d’Hillary Clinton serait due à une ingérence russe dans la campagne électorale. Barack Obama demande un rapport officiel et, courant décembre, il frappe le Kremlin de sanctions en renvoyant chez eux plusieurs dizaines de fonctionnaires russes.

 Le FBI et la CIA ont en effet  identifié des « individus ayant une connexion avec le gouvernement russe » impliqués dans la transmission des emails démocrates à Wikileaks. Dans le même temps le New York Times et le Washington Post multiplient les articles sur les liens de Donald Trump, et de ses proches, avec la Russie.

Trump & Miss Universe

 Trump a notamment organisé un concours de Miss Universe à Moscou, où il souhaitait construire une « Trump Tower ».  Dans son entourage, certains conseillers, dont Michael Flynn, général en retraite pressenti pour devenir le Conseiller à la Sécurité nationale, ne cachent pas leur sympathie pour les positions de Vladimir Poutine, en termes de relations internationales et pour la lutte contre le terrorisme islamique. D’autres, dont Paul Manafort, consultant politique ayant pignon sur rue à Washington, ont travaillé par le passé pour des proches du Kremlin… L’entourage de campagne de Donald Trump semble bel et bien dans le viseur du FBI, même si pour l’heure, aucune enquête officielle n’a été mentionnée.

Donald Trump vs James comey

 Donald Trump annonce néanmoins à James Comey, directeur du FBI nommé en 2013 par Barack Obama, qu’il entend le maintenir à son poste. Une option classique de la part d’un président élu. Pour souligner que les questions de sécurité et de renseignement transcendent la politique partisane, il est fréquent qu’un président, nouvellement élu, maintienne à son poste le directeur du FBI et ne le remplace qu’à l’aube de son second mandat. L’annonce souligne néanmoins qu’à cette date rien n’oppose Comey à Trump et que le président ne ressent aucunement le besoin de reprendre en main l’agence de renseignement intérieur.

 Tout bascule en janvier et dans les premiers jours de la nouvelle administration. Michael Flynn est tout d’abord contraint de démissionner. Pour n’avoir pas informé le président et le vice-président de certains de ses contacts au sein des plus hautes sphères du pouvoir à Moscou. Pour Donald Trump c’est une perte considérable. Avec Flynn tout un pan de sa stratégie internationale s’effondre.

 Ensuite le site d’information Buzzfeed – feuille de chou sensationnaliste – publie le contenu d’un rapport sensé révéler l’étendue des liens entre Donald Trump et les services russes, et qui aurait incité le FBI à engager une enquête officielle. Il s’agit d’une trentaine de pages dactylographiées relatant des faits aussi ahurissants que bizarres (parties fines dans des hôtels de Moscou… ), mais qui restent du domaine de la rumeur et que rien de concret ne vient corroborer. Les démocrates en appellent aussitôt à la démission de Trump, parce que la sécurité nationale serait compromise. Les Républicains crient au scandale et à la manipulation devant la vacuité du dossier et surtout son absence de base factuelle ou de témoignage vérifiable…

Jeff Sessions Alabama Senator and Attorney General

 Quelques semaines plus tard le FBI révèle néanmoins qu’une enquête est effectivement en cours sur l’entourage de Donald Trump. Le nouvel Attorney General, Jeff Sessions, un allié de la première heure de Donald Trump, qui aurait pu, d’un simple trait de plume, mettre fin à cette enquête préfère se récuser.  Lui-même a eu plusieurs contacts avec l’ambassadeur de Russie durant la campagne. En soi ce n’est pas un crime, mais il avait malencontreusement oublié de mentionner ces contacts lors d’une déposition devant le Congrès, de sorte qu’il pourrait se retrouver accusé de parjure, ce qui constitue un délit.

 Son adjoint, Rod Rosensteins prend alors le dossier en main et dans un mémo cinglant adressé au président il recommande le limogeage de James Comey, non pas pour son implication dans l’enquête sur l’ingérence russe mais pour sa mauvaise gestion du dossier des emails d’Hillary Clinton. En effet depuis le mois de juillet 2016, cette autre affaire occupe le monde politico-médiatique. Les Républicains espéraient que la candidate démocrate serait mise en examen pour des fautes commises durant son mandat de secrétaire d’Etat, mais Comey s’y est opposé tout en reconnaissant la gravité de ces fautes. Bref,  il a déplu à tout le monde et ayant perdu la confiance de ses propres troupes au FBI,  son départ est devenu souhaitable.

James-B-Comey-FBI-Director

 Donald Trump limoge donc James Comey le 9 mai ! Et se trouve instantanément confronté à un barrage d’attaques de la part des élus démocrates du Congrès, qui dénoncent  un licenciement politique et un abus de pouvoir. Certains d’entre eux n’hésitent pas à rédiger des articles de destitution (« impeachment ») avec l’espoir de les voir votés à la Chambre!

 Leur argument est imparable. Que la réalité de l’ingérence russe soit démontrée ou pas, le limogeage de Comey est, pour eux, une tentative d’obstruction de justice justifiant la destitution du président. Ce n’est pas le crime qui compte, mais la volonté d’étouffer l’enquête… Plus l’affaire dure, plus les acteurs sont interrogés, et plus les occupants de la Maison Blanche sont susceptibles de faire des déclarations pouvant se retourner contre eux. C’est la magie du droit à l’américaine.

 Face à la tempête politique soulevée par le licenciement de James Comey, Rod  Rosenstein, celui-la même qui a recommandé son départ , nomme un « procureur spécial », en la personne de Robert Mueller, lui-même ancien directeur du FBI, pour enquêter sur l’affaire de l’ingérence russe…

Robert Mueller

 Parce que  la notion d’ingérence reste vague et flou, Robert Mueller est doté du pouvoir d’enquêter sur les questions en lien, direct ou indirect, avec cette ingérence. Ses pouvoirs sont très étendus,  et son champ d’investigation dépasse largement le cadre de la campagne de 2016.

  Il s’entoure de juristes chevronnés, établit des « grands jurys » de citoyens dans plusieurs états  et lance une enquête dont les inculpations prononcées ce 30 octobre sont le premier résultat tangible.

 Ces inculpations concernent un homme, certes proche de Donald Trump, mais elles touchent à des faits antérieurs à 2014. Bien avant la campagne de 2016. Quant au parjure dont est accusé un jeune stagiaire, George Papadopoulos, il s’agit d’un délit mais sans commune mesure avec celui d’intelligence avec l’ennemi.

John Podesta

 Bref, les inculpations récentes confirment surtout le vide du dossier. Personne aux Etats-Unis ne croit sérieusement que l’enquête ira de la périphérie vers le centre et finira par inquiéter Donald Trump. Tout laisse plutôt penser que Robert Mueller, en bon procureur, suivra la piste du papier et de l’argent  et qu’elle le mènera vers d’autres lobbyistes indélicats. Dans ce domaine les Démocrates sont autant visés que les Républicains, en particulier l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton,  John Podesta,  qui pourrait être la seconde cible surprise du procureur spécial.