Strikes on Syria 2 - Tomahal launch

Ce ne fut pas, à proprement parler, un « baptême du feu ». Le président Trump avait déjà autorisé d'autres actions militaires,  au Yemen notamment. Mais ce fut sa plus importante décision en tant que Commandant en Chef des forces armées. Et ce fut celle aux conséquences les plus lourdes.

 

La décision américaine de frapper la Syrie, en représailles contre l’attaque chimique menée deux jours plus tôt, a bouleversé la donne du conflit. Mais, au contraire de ce que beaucoup ont dit, cette décision ne constitue pas un revirement fondamental des principes prônés par Donald Trump jusqu'à présent et durant sa campagne électorale. Par contre, elle indique que les Etats-Unis ne resteront pas les bras ballants face à la banalisation de la barbarie.

Strikes on Syria

 

Rappel des faits. En quatre minutes le 6 avril, entre 20h 40 et 20h 44, heure de Washington, 59 missiles Tomahawk ont été tirés contre l’aéroport Al Shayrat en Syrie, à partir de deux destroyers croisant en Méditerranée, le USS Ross et le USS Porter, détruisant des avions de combat, des dépôts de munitions, des tours de contrôle,  des installations radar et différents hangars. Sans toucher toutefois les pistes de décollage ni ce que les Américains soupçonnaient d’être un dépôt d’armes chimiques afin d’éviter la dissémination des gaz stockés. Cet aéroport avait été ciblé car c’est de là que deux jours plus tôt l’aviation du régime syrien avait décollé pour mener une attaque aux armes chimiques contre la localité de Khan Sheikhoun.

 

Le Tomahawk est un missile de croisière d’une portée pouvant atteindre 2 500 km. Il est muni d’un système de guidage garantissant une précision de tir au mètre près. Il pèse 1,2 tonnes, vole à 800 km/h, et peut porter une charge nucléaire de 200 kilotonnes. Les Tomahawks utilisés ce 6 avril étaient armés de charges conventionnelles de 450 kg. Ce sont donc 25 tonnes d’explosifs qui se sont abattus sur la base en quelques minutes.

Tomahawk launching

 

Dès mardi, Donald Trump avait demandé au général James Mattis, le Secrétaire  à la Défense,  et au général Mac Masters, Conseiller à la Sécurité Nationale, de lui proposer trois options pour répondre à l’attaque à l’arme chimique que l’aviation syrienne venait de mener et qui avait fait plus de 80 morts dont des dizaines d’enfants.

 

La possibilité d’une frappe unilatérale américaine avait été évoquée le lendemain, devant le Conseil de Sécurité de l’Onu, par Nikki Haley, ambassadeur des Etats-Unis, vue l’inaction onusienne depuis le début de ce conflit et vue l’atrocité du crime commis. L’ambassadeur Haley avait d’ailleurs brandi des photos montrant des enfants asphyxiés…

Nikky Haley at the U

 

Le mercredi 5, Donald Trump évoqua la situation syrienne lors d’un entretien à la Maison Blanche, avec le roi Abdallah de Jordanie. Il prit également connaissance des trois options demandées. La première, consistant à ne rien faire, fut éliminée d’entrée. Les deux autres consistaient en des frappes ciblées sur un objectif, ou des frappes plus importantes sur des objectifs multiples. Le lendemain après une seconde réunion de son cabinet de guerre, dans sa résidence de Mar a Lago en Floride, juste avant un diner avec le président chinois Xi Jinping, Donald Trump a ordonné des frappes ciblées contre l’aéroport Al Shayrat d’où était parti l’attaque.

 

Dans la soirée, à l’occasion d’une brève allocution télévisée il a communiqué la nouvelle de cette attaque aux Américains. Il est, a-t-il dit,  « dans l’intérêt vital de la sécurité nationale des Etats-Unis d’empêcher et de prévenir la prolifération et l’usage des armes chimiques. Il ne fait aucun doute que la Syrie a fait usage d’armes chimiques, violant ses obligations dans le cadre des conventions sur les armes chimiques et ignorant les exigences de l’Onu…  Toutes les tentatives, depuis des années,  pour inciter Bachar al Assad à changer de comportement ont échoué… Ce soir j’appelle toutes les nations civilisées à se joindre à nous pour mettre un terme au massacre et au bain de sang… »

President Trump ans strikes on Syria 2

 

En apparence, cette décision représente un revirement majeur de la part du président américain.  Durant la campagne électorale Donald Trump avait mis en avant un principe de « non-intervention » dans les conflits à l’étranger. Les Etats-Unis, disait-il, n’avaient pas vocation à être le gendarme du monde. Ils n’en n’avaient plus, d’ailleurs, les moyens financiers. La politique étrangère américaine serait désormais guidée par le principe de  « America First », c’est à dire l’Amérique d’abord, le reste du monde, plus tard et peut-être… ? Le  Moyen Orient avait même  été érigé en exemple de ce qu’il ne fallait pas faire, quinze ans d’interventionnisme américain ayant, selon Donald Trump, rendu la région encore plus instable et plus dangereuse…

 

L’attaque américaine va apparemment à l’encontre de tous ces principes. Nombre d’élus du Congrès, de tous bords, se sont d’ailleurs empressés de s’en plaindre. Mais ce revirement n’est en fait qu’un revirement de surface. Il ne constitue pas – en tous les cas pas encore – un revirement de principe, ni surtout la première étape d’une intervention militaire américaine dans la région et d’une implication directe dans le conflit syrien. Voici pourquoi.

President Trump War Cabinet at Mar a Lago

 

Première raison, les représailles américaines ont été ordonnées,  48 heures après l’attaque syrienne à l’arme chimique. Soit un délai très court. Elles ont été ordonnées dans le temps de l’émotion, pas le temps de la réflexion. Trump a réagi « à chaud », ainsi qu’il en a l’habitude quels que soient les dossiers. L’intervention de Nikki Haley à l’Onu était également une réaction émotionnelle. D’où le recours à des photos chocs.

 

L’allocution de Donald Trump informant les Américains et le monde de sa décision était aussi pleine d’émotion. Il a fait référence à Dieu à quatre reprises, lui qui n‘est pourtant pas très religieux. Il a parlé des « enfants de Dieu » affirmant qu’ « aucun ne devrait avoir à souffrir de telles horreurs ». Il a dit « prier pour la vie des blessés et pour l’âme des défunts ». En fin de déclaration il a joint « le reste du monde » a l’invocation traditionnelle « que Dieu bénisse l’Amérique !». Bref Donald Trump a parlé avec son cœur d’abord, sa raison ensuite. Et il a défendu la  « civilisation » contre la « barbarie » invoquant une coalition allant largement au-delà du cadre géopolitique.

 

Mais, même s’il a évoqué une telle coalition, le président Trump n’a pas hésité à ce que l’Amérique agisse seule. Sans ses alliés et surtout sans attendre un quelconque aval de l’Onu. Ce qui est en droite ligne avec les principes exposés durant sa campagne. On sait le mépris de Donald Trump pour l’outil onusien, qu’il considère inefficace, et pénétré d’un sentiment anti-américain. Des frappes unilatérales sont donc tout sauf un revirement.

Barack Obama june 12 2016

 

Le président Trump  a aussi évoqué des « lignes rouges ». L’expression était tout sauf anodine. Elle était censée rappeler celle utilisée en 2013 par son prédécesseur à la Maison Blanche, Barack Obama, mais qui n’avait pas été suivie d’effet. Car alors, ayant brandi la menace de représailles sévères s’il franchissait certaines « lignes rouges », dont le recours à des armes chimiques, le président américain avait finalement renoncé à intervenir, une fois ces lignes effectivement franchies. Cette fois Donald Trump a voulu démontrer que lui n’était pas sujet à de telles hésitations et de telles faiblesses. Un crime avait été commis par le régime d’Assad, une sanction s’imposait. Elle devait être forte et immédiate. Il l’a ordonnée et il l’a assumée.

 

Cette sanction était par ailleurs autorisée par les traités internationaux concernant les armes chimiques, traités dont les Etats-Unis sont parties prenantes. C’est à ce titre d’ailleurs qu’il a ordonné des frappes. Le 6 avril, les Etats-Unis ne sont pas intervenus dans le conflit syrien, ils ont sanctionné un Etat ayant violé ses engagements internationaux. Car depuis 2013, la Syrie est supposée avoir démantelé l’ensemble de son arsenal chimique… Par une frappe massive, mais circonscrite et ponctuelle les Etats-Unis ont voulu envoyer un message clair à tous les Etats « voyous » de la planète : on ne peut impunément violer les traités internationaux.

Vladimir Putin 2

 

Le président américain a aussi souhaité envoyer un message à  la Russie, premier protecteur de Bachar al Assad. Ce message était double, voire triple. D’une part il s’agissait de comprendre que les Etats-Unis de Donald Trump continuent de suivre la situation et que la Russie n’a pas carte blanche dans ce dossier. D’autre part il s’agissait de souligner que Moscou avait d’une certaine façon manqué à ses propres engagements puisque c’est sous leur supervision que s’était déroulé le démantèlement des installations et stockages d’armes chimiques. Toutefois Trump a voulu traité Poutine en partenaire et la Russie a été informée à l’avance des frappes afin qu’elle puisse évacuer ses propres hommes et son propre matériel de la base. Enfin et surtout  l’administration américaine a voulu indiquer à Moscou, et au reste du monde, que Bachar al Assad avait commis le crime de trop et qu’il était temps de le remplacer. C’est sans doute l’argument que fera passer le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson à Vladimir Poutine lorsqu’il le rencontrera  ce mardi 11 avril à Moscou.

Bachar al Assad

 

Donald Trump ne s’est pas engagé dans un revirement fondamental de la politique étrangère américaine au Proche Orient, en ordonnant les frappes du 6 avril. Par contre il a passé un cap. Alors que récemment encore l’administration américaine indiquait que le remplacement d’Assad n’était pas la priorité, il est désormais clair que pour Washington, le régime actuel est discrédité et ne peut plus faire partie de la solution.